dimanche 27 mai 2012

PINK FLOYD - A Saucerful of Secrets (1968)



Faisant suite au génialissime et désormais culte Piper At The Gates Of Dawn, ce deuxième album de Pink Floyd est à la fois hybride et transitoire. Hybride car Syd Barrett, écrasé par le succès de leur (son ?) premier opus, décroche littéralement et s’enfonce progressivement dans l’abus de substances en tous genres. Lui qui était à l’origine du groupe se retrouve progressivement évincé. Cette douce folie créative, débridée et déjantée qui fut à l’origine du Floyd fait ici place à une musique beaucoup plus planante, théâtrale et parfois pompeuse, servie par une production sommaire (le lancinant « Set The Controls For The Heart Of The Sun » ne restera pas la meilleure composition de Roger Waters). A Saucerful Of Secrets est aussi transitoire car suite à la défection involontaire mais inéluctable de Barrett, Waters va peu à peu prendre les rennes du groupe, composant ou co-composant quatre des sept titres de l’album. C’est aussi le disque qui marque l’arrivée de David Gilmour pour prendre la place laissée vacante par Barrett. Inutile de préciser que leur approche ou leur style sont diamétralement opposés et que jamais Gilmour ne réussira à véritablement remplacer ce génie fondateur. Bien que composée par Waters et préfigurant ici sa haine de l’autorité absurde et de l’armée, le terrible et faussement enjoué « Corporal Clegg » aurait été co-interprété par Barrett. C’est assez vraisemblable après une écoute même distraite quand on connaît un peu l’esprit et les compositions ultérieures en solo du personnage…


La dernière chanson que composera Syd Barrett pour Pink Floyd sera « Vegetable Man », titre encore inédit à ce jour. Elle ne figurera jamais sur Saucerful Of Secrets, écartée par un Waters déjà un peu despote qui la juge beaucoup trop sombre. C’est pourtant Barrett qui signe à lui seul le pathétique « Jugband Blues », d’une noirceur et d’une tristesse implacables, dépeignant la situation paradoxale dans laquelle il se trouve : « And I'm much obliged to you for making it clear that I’m not here » (je vous suis très reconnaissant de me signifier que je ne suis pas là). Tout est dit…Et de s’interroger, à juste titre : « And I’m wondering who could be writing this song » (je me demande qui pourrait écrire cette chanson)…Le Floyd continuera pourtant sans lui une carrière exemplaire et Saucerful Of Secrets en est le signe annonciateur. 

Même si cet album inégal a pas mal vieilli, il reste le testament d'un groupe en mutation et un disque incontournable pour tout fan qui se respecte.

mardi 1 mai 2012

ANGE - Le Cimetière des Arlequins (1973)



Composé de Francis Décamps (claviers), Jean-Michel Brézovar (guitare), Daniel Haas (basse), Gérard Jelsch (batterie) et mené par Christian Décamps, poète génial et déjanté, Ange a remporté en 1970 le Grand Prix du Golf Drouot. Cette récompense leur valut d’obtenir un contrat chez Philips et de sortir un premier album très remarqué : Caricatures.

Le Cimetière Des Arlequins, sorti un an plus tard, était évidemment attendu comme le "toujours difficile deuxième album d'un groupe/artiste" l'est toujours mais dévoile brillamment ce que leur première livraison ne faisait que laisser entrevoir : Ange était (et est encore aujourd'hui d'ailleurs) un cas unique et rare dans l’histoire du rock français. Si ce deuxième album ne fait que confirmer le style unique et les aspirations du groupe ébauchées dans Caricatures, il le fait avec une maturité affirmée, une plus grande maîtrise technique et surtout, beaucoup plus d’ambition.

Christian Décamps, tel un Lewis Carroll sous acide, laisse libre cours à son imagination débridée et fantasque sur ce Cimetière Des Arlequins qui s’écoute comme on parcourt un livre d’images peuplé de personnages extraordinaires (l’apprenti sorcier) ou même carrément saugrenus («L’espionne lesbienne»). Ces histoires, souvent satiriques, parfois même inquiétantes, sont littéralement emmenées par un groupe qui fait preuve d’une rare cohésion musicale même si le seul instrumental, « Bivouac Final », bien que puissant et planant, semble plus improvisé que vraiment construit. La magie est en revanche omniprésente et Ange réussit l’exploit de captiver l’auditeur en restituant une ambiance incomparable, tour à tour cynique (la difficile mais très réussie reprise de Brel : «Ces Gens-là»), macabre («Le Cimetière Des Arlequins»), mais toujours imparable («Aujourd'hui, C'est la Fête Chez l'Apprenti-Sorcier») et captivante.


Même s’ils restent encore en deçà de la maîtrise technique de leurs contemporains d’Outre Manche (Genesis ou King Crimson, pour ne citer qu’eux), les frères Décamps réussissent là où beaucoup d’autres échouent. Ils développent en effet une identité propre, un style narratif et mélodique hors du commun, tout en instaurant un souffle lyrique et créatif dont peu de groupes d’alors (surtout Français !) peuvent se vanter.

Même si la production n’est définitivement pas à la hauteur de l’effort et si les sonorités ont pris un coup de vieux, Le Cimetière Des Arlequins n’a rien perdu de son charme envoûtant et reste un album incontournable de la discographie "angélique". Une tournée triomphale suivra la sortie de ce disque dont une apparition très remarquée au festival de Reading en Angleterre, où Genesis était en tête d’affiche, devant 30.000 personnes. La presse française ignorera d’ailleurs poliment cet évènement musical...Quant à Ange, ils poursuivront une carrière exemplaire d'un point de vue artistique et sortiront, un an après ce disque, ce que beaucoup considèrent comme leur chef d’œuvre : Au Delà du Délire.