samedi 1 septembre 2012

Alanis Morissette - Havoc and Bright Lights (2012)



Depuis le lumineux Under Rug Swept publié en 2002, Alanis court après le tube sans jamais le rattraper. « Eight Easy Steps », en 2004 étant d’ailleurs la dernière (vaine) tentative en date. 



Les échecs commerciaux contraignirent d’ailleurs la maison de disque à éditer, un an plus tard, une version acoustique de son plus grand succès commercial, Jagged Little Pill. Et ce n’est pas Flavors of Entanglement, en 2008 qui permit à Morissette de renouer avec le succès, bien au contraire…Quatre années, un bébé et une nouvelle maison de disques plus tard, qu’en est il de ce Havoc and Bright Lights ?

« Guardian », dédié à son fils et premier « teaser », était assez prometteur, il aurait d’ailleurs, il y a 25 ans, fièrement figuré sur la face B d’un 45 tours…Un 45 tours sans face A, hélas. Même si la belle n’a pas complètement perdu de son mordant : « Celebrity » et « Numb » distillent une tension assez savoureuse, il manque l’énergie, le petit plus mélodique et la rage d’antan. La conviction aussi, peut-être...

On trouvera également certains échos un peu opportunistes à la Coldplay (« Receive ») mais la Canadienne ne parvient jamais à approcher la déconcertante aisance mélodique des Britanniques. Certes, il y a quelques (rares) jolies choses, Morissette n’est plus une débutante, mais même les meilleurs efforts (« Lens », « Empathy ») ne décollent jamais vraiment et sa voix toujours incroyable ne fait plus de miracles à elle seule. Si l’on ajoute quelques ballades opportunistes et ennuyeuses (« Havoc », « Edge of Evolution », « ‘til You »), on obtient un disque finalement quelconque et décevant de la part d’une artiste aussi talentueuse.



Bref, le constat est amer : Havoc and Bright Lights ne fait que souligner les carences de ses prédécesseurs sortis depuis maintenant dix ans. Espérons désormais qu’Alanis ne vienne pas grossir les rangs de ces chanteuses des années 90 au succès aussi fulgurant qu’éphémère…

mercredi 4 juillet 2012

REM - Collapse Into Now (2011)


Réglé comme une horloge suisse, le trio américain sort un album tous les trois ans depuis le début du siècle. Après une incursion réussie dans une musique électronique et éthérée (les très jolis Up en 1999 et surtout Reveal, en 2001) l’inspiration marqua un peu le pas sur Around The Sun, en 2004 avant un retour de flamme qui n’en fut que plus spectaculaire avec le revigorant Accelerate en 2008 qui fit l’effet d’une vraie fontaine de jouvence pour le groupe. Chaque album est néanmoins accueilli avec une bienveillance un peu convenue par la presse rock, il convenait donc de faire le point : que vaut le R.E.M. cuvée 2011 ? Et bien abstraction faite de toute politesse : c’est une vraie réussite car Collapse Into Now, quinzième album en trente ans de carrière, surprend autant par la modernité et la qualité que par l’intelligence de ses compositions.
 
Cet album annonce d'emblée la couleur avec une introduction très "rentre dedans" et évocateur de l'album d'avant avant d'évoluer vers des ambiances feutrées aux mélodies irrésistibles (« Everyday is yours to win ») et des titres très rock, aussi accrocheurs que « Discoverer » ou le très « garage » « Mine Smell Like Honey » qui rappelle furieusement les toutes premières compositions du groupe.


Ce qui est aussi particulièrement remarquable, sur ce disque, c’est la manière dont les titres s’enchaînent sans jamais se ressembler, alternant des atmosphères diamétralement opposées, mariage hybride, mais ô combien réussi, entre l’ambiant mâtinée d’électro de Reveal et celle, beaucoup plus rock d’Accelerate. On est, certes, en terrain conquis (écoutons l’inévitable mandoline de « Oh My Heart » pour nous en convaincre !) mais l’album n’est, pour autant, jamais convenu et ne sombre jamais dans la facilité.


Ce n’est pas la liste d’invités prestigieux qui fera mentir cette chronique : Eddie Vedder, Patti Smith et Peaches en têtes. Si l’influence du leader de Pearl Jam est évidente sur « It Happened Today », Patti Smith n’est que choriste de luxe sur le dernier titre de l’album, « Blue ». Même si elle en fait un peu des caisses au milieu d’un maelström de guitares saturées, la chanson, habitée et envoûtante, rappelle, si nécessaire, que Collapse Into Now est aussi un disque où les paroles ne sont pas un parent pauvre. Si l’on ajoute à cela une production littéralement faite pour ses compositions, on obtient sans doute le disque le plus abouti et le plus inspiré du groupe depuis Automatic For The People (1993) sinon un des disques essentiels d'une discographie finalement assez constante en qualité.

Collapse Into Now, album testament de REM, clôture une carrière exceptionnelle de la plus belle des manières.

samedi 30 juin 2012

YES - Fly From Here (2011)


Yes connaît une carrière en dent de scie depuis 1994 et le lumineux Talk qui marquait alors le retour du line-up auteur du succès planétaire "Owner of a Lonely Heart". Les efforts studio qui suivirent furent au mieux passables (The Ladder) au pire complètement ratés (Open Your Eyes). Les fans furent surpris d’apprendre que Geoff Downes aux claviers (très inspiré sur le Omega de Asia) et Trevor Horn aux manettes revenaient à l’occasion de ce très attendu Fly From Here. Cette mouture étant à l’origine de l’excellent Drama, il y a plus de trente ans, laissait en effet espérer de grandes choses…Et bien, inutile de tourner autour du pot car ce retour est une surprise aussi inespérée que quasi miraculeuse.

"Fly from Here", le morceau titre, est une ancienne composition apparaissant sur quelques enregistrements plus ou moins officiels de Yes et des Buggles. Elle est ici étendue sur une vingtaine de minutes, divisée en six parties, construites dans la plus pure tradition : une thématique développée par chacun des membres du groupe puis une reprise collégiale avec un final en feu d’artifice. C’est brillamment construit, les enchaînements sont remarquables, la guitare de Steve Howe fait littéralement des miracles (les vibratos floydiens sur "Sad Night at the Airfield"), bref, c’est tout simplement la meilleure longue pièce du groupe depuis "Endless Dream" en 1994.

 
Évidemment, comme c’est souvent le cas, on se dit alors que les autres titres, après un morceau aussi ambitieux, vont s’apparenter à du remplissage mais ce n’est pas (trop) le cas. "The Man You Always Wanted To Be" est une ballade agréablement popisante avec un refrain plutôt réussi, "Life on a Film" rappelle "Cinema" sur 90125 en parvenant à développer une atmosphére très particulière et "Into The Storm" boucle ce bel album sur une jolie note, à la fois technique et virtuose.

Seul petit bémol : l’inévitable et inutile solo de Steve Howe, inégalement inspiré depuis trop longtemps. On pourrait aussi débattre sur la voix de Benoît David mais le québécois s’en sort plus qu’avec les honneurs puisqu’il parvient même à faire parfois oublier l’absence de Jon Anderson. En conclusion, Fly from Here est un authentique retour gagnant, une franche réussite et un disque qui s’inscrit d’emblée dans la longue liste des classiques du groupe.

dimanche 10 juin 2012

HAPPY THE MAN - Crafty Hands (1978)


Happy The Man est un des premiers groupes de rock progressif américain avec Kansas dont le nom est un clin d’œil au titre d'un 45 tours de Genesis. Il est né de la rencontre entre le guitariste Stanley Whitaker et un claviériste particulièrement doué, Kit Watkins. Crafty Hands est leur deuxième album et reste admis, à juste titre, comme leur meilleur.

Le groupe allie la complexité et l'influence de l'école de Canterbury avec l’approche mélodique de Yes sans jamais verser dans la démonstration technique stérile ce qui est, hélas, souvent devenu l'apanage du progressif. Si « Service With A Smile » est le morceau de progressif le plus court de l’histoire du genre (deux minutes quarante quatre !) et si le titre le plus long reste en deçà de huit minutes, on est quand même loin des compositions calibrées et structurées de Kansas. Les auditeurs français de RTL reconnaîtront le générique de la célèbre émission "WRTL" qui fit les belles heures de la radio dans les années 80.


Les influences ici sont diverses, depuis le diaphane « Morning Sun » qui rappelle la période « hackettienne » de Genesis, empreint de sérénité, de grâce et de délicatesse, au très « crimsonien » « Steaming Pipe », plus complexe. On parcourt l'ensemble de ce Crafty Hands avec beaucoup plaisir tant l’ensemble est homogène, abouti, et ce malgré la quasi absence de voix. « Wind Up Doll Day Wind », seule chanson, n'est d'ailleurs pas la plus intéressante malgré les jolies paroles de Stanley Whitaker. La production est remarquable pour un groupe finalement assez confidentiel et prend toute sa mesure sur les remasterisations de Watkins parues en 1999. Remarquable de limpidité, elle laisse la part belle à chacun des instruments, ce qui est presque une gageure compte tenu de la complexité de certains passages.

Malheureusement, l’essai ne sera pas transformé car Crafty Hands ne sera suivi que d’une  compilation d'inédits, 3rd - Better Late... (1983)…avant que les membres ne se séparent. Reconnus pour leur talent et la richesse de leurs compositions, par Peter Gabriel lui même, Watkins et Whitaker seront pressentis pour l’accompagner dans sa carrière solo. Le projet sera finalement avorté car il aurait été contradictoire (et certainement incompris !) que Gabriel s’entoure d’acolytes aussi proches musicalement de ses anciens camarades. Watkins rejoindra momentanément Andrew Latimer de Camel sur un des très rares albums dispensables du groupe, I Can See Your House From Here et reformera son groupe en 2004. Cette reformation sera hélas de courte durée malgré un album plutôt réussi : The Muse Awakens.

Malgré une carrière éphémère et une discographie sommaire, Happy The Man demeure un groupe culte, une influence majeure par la suite (dont leurs compatriotes d'Enchant) et un passage musical incontournable pour tout amateur de bon rock progressif.

dimanche 27 mai 2012

PINK FLOYD - A Saucerful of Secrets (1968)



Faisant suite au génialissime et désormais culte Piper At The Gates Of Dawn, ce deuxième album de Pink Floyd est à la fois hybride et transitoire. Hybride car Syd Barrett, écrasé par le succès de leur (son ?) premier opus, décroche littéralement et s’enfonce progressivement dans l’abus de substances en tous genres. Lui qui était à l’origine du groupe se retrouve progressivement évincé. Cette douce folie créative, débridée et déjantée qui fut à l’origine du Floyd fait ici place à une musique beaucoup plus planante, théâtrale et parfois pompeuse, servie par une production sommaire (le lancinant « Set The Controls For The Heart Of The Sun » ne restera pas la meilleure composition de Roger Waters). A Saucerful Of Secrets est aussi transitoire car suite à la défection involontaire mais inéluctable de Barrett, Waters va peu à peu prendre les rennes du groupe, composant ou co-composant quatre des sept titres de l’album. C’est aussi le disque qui marque l’arrivée de David Gilmour pour prendre la place laissée vacante par Barrett. Inutile de préciser que leur approche ou leur style sont diamétralement opposés et que jamais Gilmour ne réussira à véritablement remplacer ce génie fondateur. Bien que composée par Waters et préfigurant ici sa haine de l’autorité absurde et de l’armée, le terrible et faussement enjoué « Corporal Clegg » aurait été co-interprété par Barrett. C’est assez vraisemblable après une écoute même distraite quand on connaît un peu l’esprit et les compositions ultérieures en solo du personnage…


La dernière chanson que composera Syd Barrett pour Pink Floyd sera « Vegetable Man », titre encore inédit à ce jour. Elle ne figurera jamais sur Saucerful Of Secrets, écartée par un Waters déjà un peu despote qui la juge beaucoup trop sombre. C’est pourtant Barrett qui signe à lui seul le pathétique « Jugband Blues », d’une noirceur et d’une tristesse implacables, dépeignant la situation paradoxale dans laquelle il se trouve : « And I'm much obliged to you for making it clear that I’m not here » (je vous suis très reconnaissant de me signifier que je ne suis pas là). Tout est dit…Et de s’interroger, à juste titre : « And I’m wondering who could be writing this song » (je me demande qui pourrait écrire cette chanson)…Le Floyd continuera pourtant sans lui une carrière exemplaire et Saucerful Of Secrets en est le signe annonciateur. 

Même si cet album inégal a pas mal vieilli, il reste le testament d'un groupe en mutation et un disque incontournable pour tout fan qui se respecte.

mardi 1 mai 2012

ANGE - Le Cimetière des Arlequins (1973)



Composé de Francis Décamps (claviers), Jean-Michel Brézovar (guitare), Daniel Haas (basse), Gérard Jelsch (batterie) et mené par Christian Décamps, poète génial et déjanté, Ange a remporté en 1970 le Grand Prix du Golf Drouot. Cette récompense leur valut d’obtenir un contrat chez Philips et de sortir un premier album très remarqué : Caricatures.

Le Cimetière Des Arlequins, sorti un an plus tard, était évidemment attendu comme le "toujours difficile deuxième album d'un groupe/artiste" l'est toujours mais dévoile brillamment ce que leur première livraison ne faisait que laisser entrevoir : Ange était (et est encore aujourd'hui d'ailleurs) un cas unique et rare dans l’histoire du rock français. Si ce deuxième album ne fait que confirmer le style unique et les aspirations du groupe ébauchées dans Caricatures, il le fait avec une maturité affirmée, une plus grande maîtrise technique et surtout, beaucoup plus d’ambition.

Christian Décamps, tel un Lewis Carroll sous acide, laisse libre cours à son imagination débridée et fantasque sur ce Cimetière Des Arlequins qui s’écoute comme on parcourt un livre d’images peuplé de personnages extraordinaires (l’apprenti sorcier) ou même carrément saugrenus («L’espionne lesbienne»). Ces histoires, souvent satiriques, parfois même inquiétantes, sont littéralement emmenées par un groupe qui fait preuve d’une rare cohésion musicale même si le seul instrumental, « Bivouac Final », bien que puissant et planant, semble plus improvisé que vraiment construit. La magie est en revanche omniprésente et Ange réussit l’exploit de captiver l’auditeur en restituant une ambiance incomparable, tour à tour cynique (la difficile mais très réussie reprise de Brel : «Ces Gens-là»), macabre («Le Cimetière Des Arlequins»), mais toujours imparable («Aujourd'hui, C'est la Fête Chez l'Apprenti-Sorcier») et captivante.


Même s’ils restent encore en deçà de la maîtrise technique de leurs contemporains d’Outre Manche (Genesis ou King Crimson, pour ne citer qu’eux), les frères Décamps réussissent là où beaucoup d’autres échouent. Ils développent en effet une identité propre, un style narratif et mélodique hors du commun, tout en instaurant un souffle lyrique et créatif dont peu de groupes d’alors (surtout Français !) peuvent se vanter.

Même si la production n’est définitivement pas à la hauteur de l’effort et si les sonorités ont pris un coup de vieux, Le Cimetière Des Arlequins n’a rien perdu de son charme envoûtant et reste un album incontournable de la discographie "angélique". Une tournée triomphale suivra la sortie de ce disque dont une apparition très remarquée au festival de Reading en Angleterre, où Genesis était en tête d’affiche, devant 30.000 personnes. La presse française ignorera d’ailleurs poliment cet évènement musical...Quant à Ange, ils poursuivront une carrière exemplaire d'un point de vue artistique et sortiront, un an après ce disque, ce que beaucoup considèrent comme leur chef d’œuvre : Au Delà du Délire.

samedi 14 avril 2012

GENESIS - ABACAB (1981)



Tout juste un an après le très classieux Duke, annonciateur d'un vrai virage musical dans la carrière du groupe, Genesis retourne à "The Farm", le studio dont ils sont désormais propriétaires, situé dans une ferme du Surrey.

Si Duke avait inauguré une nouvelle orientation musicale tout en ménageant les susceptibilités des premiers fans, Abacab enfonce littéralement le clou avec un album qui n’a décidément plus grand-chose à faire dans la catégorie "rock progressif". La suite « Dodo / Lurker », par exemple, n’en est plus qu’une pâle tentative de représentation.La production, confiée à Hugh Padgham (connu pour sa collaboration avec The Police, notamment), pose les jalons de ce que sera le groupe dans les années 80 : un son très « FM » allié à des titres formatés, accrocheurs, efficaces et surtout, considérablement raccourcis.


Les fans de la première heure déserteront, écœurés, les expérimentations musicales de cet album pourtant particulièrement créatif et sans doute le plus novateur de la carrière du groupe, d'ailleurs reconnu et salué en tant que tel par le maître Peter Gabriel en personne. Le succès commercial sera aussi au rendez-vous et ce nouveau disque ne fera qu’amplifier la renommée internationale de Genesis. Le succès surprise mais mérité, remporté par le premier album solo de Phil Collins, Face Value, renforce ici l’influence du chanteur dans le groupe (« Man On The Corner »). Ainsi, la section de cuivres d’Earth Wind & Fire se retrouve dans « No Reply At All » et l’improvisation générale prend le pas sur l’écriture traditionnelle telle qu’elle était pratiquée jusqu'alors. Le groupe se retrouve en studio et enregistre des heures durant, au gré des inspirations pour faire le tri ensuite dans ses sessions d'enregistrement. Les textes sont relégués au second plan et, pour la première fois, ne figurent même pas dans la pochette du disque. Ces expérimentations aboutissent à des compositions parfois très controversées (« Who Dunnit », honni, même des fans les plus « jusqu’au-boutistes ») tout en côtoyant le carrément génial comme « Me And Sarah Jane » à la rythmique syncopée, qui démontre, si besoin est, que Tony Banks demeure encore et toujours le gardien de la flamme.


Autant adoré que détesté, Abacab marque une étape majeure dans la carrière de Genesis et rien ne sera plus pareil après. Il faut néanmoins reconnaître à ce disque une volonté de faire table rase du passé, sans pour autant trahir le prestigieux héritage musical du groupe.


mercredi 11 avril 2012

RUSH - Power Windows (1985)



C’est avec Peter Collins à la barre que Rush s’attelle à la réalisation de cet album qui suit Grace Under Pressure et ses claviers prédominants. Inutile de tergiverser : c'est une nouvelle réussite et on sait d'emblée, dès l'ébouriffant « Big Money », (sorte de pamphlet contre la dictature de l’argent) que l'on a affaire à une nouvelle réussite du combo canadien. Le titre annonce d'ailleurs la couleur générale de ce disque beaucoup plus offensif que son prédécesseur mais aussi extrêmement cohérent, homogène et abouti.

Si la part belle est encore laissée aux claviers (il faut néanmoins replacer le disque dans son contexte) force est de constater que la symbiose entre les orchestrations (une section rythmique à couper le souffle) et les textes de Neil Peart est remarquable. C'est désormais une habitude chez Rush depuis Moving Pictures, leur plus grand succès commercial. Les grandes plages progressives ont été, on le sait, abandonnées depuis quelques années déjà au profit de compositions beaucoup plus concises et efficaces. Cependant, même si le titre le plus long (« Territories ») excède à peine six minutes, le traitement reste globalement toujours progressif dans l’âme, « Manhattan Project » ou « Emotion Detector » en étant sans doute les exemples les plus caractéristiques (passage atmosphérique, entrée progressive d’un riff imparable, breaks à fusion…).Des messages politiques engagés sont distillés ça et là (engagement anti nucléaire, ambiguïté du pouvoir des media, de l’argent, prédominance injuste des nations riches sur les autres…) servis par une maîtrise technique qui laisse pantois ceux qui découvrent le groupe. On regrettera seulement que les guitares d'Alex Lifeson soient un peu noyées dans une production aussi datée aujourd’hui qu’elle était coutumière et "branchée" à l’époque.

(oui, oui, ils ne sont que trois sur scène, vous comptez bien !)

« Mystic Rhythm » (devenu par la suite un des hymnes de concert) clôture somptueusement cet album tout en mettant un terme à la période « synthétique » du groupe.

En conclusion, ce qui fait la force de ce disque est son accessibilité, contrairement à certains autres (Hemispheres, par exemple). Complexe sans être démonstratif, mélodique sans jamais sombrer dans la facilité, Power Windows apparaît comme un concentré de savoir faire, entre tradition et modernité, et un incontournable de la période « années 80 » de Rush...avec Moving Pictures, évidemment.

dimanche 8 avril 2012

SOFT MACHINE - THIRD (1970)


Il semble y avoir une sorte de consensus autour de ce troisième album de Soft Machine et tout le monde, fans invétérés compris, s’accorde à penser qu’il s’agit là d’une sorte d’aboutissement. Si les deux premiers disques alternaient titres concis et improvisations très empreintes de jazz, Third pousse la recherche sonore à son paroxysme et les expériences musicales dans leurs derniers retranchements !

Alors que les précédentes livraisons du groupe ne dépassaient pas les quarante minutes, nous voici face à un véritable monument qui s’étire sur plus desoixante quinze, divisées en quatre morceaux de durée sensiblement égale. Il va sans dire que ces titres composaient chacune des faces d’un double vinyle, compilées aujourd’hui sur un seul CD. Soyons réaliste, la discographie de Soft Machine est exigeante pour certains, prétentieuse pour d’autres, et Third ne fait pas exception à la règle, surtout si on se contente d’une écoute distraite. Il faudra en effet patience et attention pour pénétrer dans cet univers particulier, à la fois hypnotique et transcendantal. Le premier titre, « Facelift », enregistré au cours des concerts des 4 et 11 janvier 1970 à Birmingham est peut être le plus difficile d’autant que les conditions d’enregistrement étaient manifestement précaires. Des cuivres très « crimsoniens » sont précédés par une longue suite d’élucubrations électroniques et autrestrucages sonores (bandes magnétiques passées à l’envers notamment) qui rebuteront les tympans même les plus aguerris ! Typiquement progressive, cette pièce aboutit néanmoins à un point culminant et une partie très mélodique au saxophone menée puis malmenée par la batterie de Robert Wyatt. La section rythmique devient littéralement volcanique sur la deuxième partie du titre finalement atténuée par un solo de flûte extravaguant. On pense alors beaucoup à « A Saucerful Of Secrets » de Pink Floyd, dont la construction est assez proche. Introduit par un solo de basse de Hugh Hopper du plus bel effet, « Slightly All The Time » renoue avec des influences purement jazz et paraît presque conventionnel après cela ! Le milieu du morceau est d’ailleurs rythmé par un Wyatt au meilleur de sa forme interprétant le plus impressionnant jeu de charleston de l’histoire du rock progressif. Il laisse d’ailleurs entrevoir une toute petite partie de son immense talent sur « Moon In June » (le seul titre chanté) composé et presque uniquement interprété par lui seul.


Ses compères ne jugeront pas utile de s’atteler à la tâche de ce morceau qui s’avère être pourtant un point culminant de l’album, beaucoup plus structuré dans son élaboration et dont l’interprétation est impeccable. Les limites du groupe apparaissent finalement sur « Out-Bloody-Rageous » qui tâtonne littéralement pendant presque cinq minutes avant de poursuivre avec une pièce plutôt banale, évoquant le Transit Authority de Chicago, et assez anachronique par rapport à la première partie du disque (et du titre !) pour s'achever sur une curieuse partie piano / cuivres. Le final est d’ailleurs assez conventionnel, convenu et inutile.


Lassé par ces expériences complexes, Wyatt quittera alors la planète Soft Machine qu’il laissera dépérir au profit d’expériences beaucoup plus passionnantes, au sein de Matching Mole, mais surtout en solo…

Third s’inscrit inévitablement dans la discothèque idéale de tout fan de prog’ qui se respecte. Cet album révolutionnaire, étape incontournable de l’épopée musicale des années soixante dix, demeure, il convient de le rappeler, aussi génial pour certains qu’il est indigeste pour d’autres…

mardi 3 avril 2012

ROBERT WYATT - Rock Bottom (1974)


Néà Bristol, en Angleterre, Robert Wyatt est l’un des fondateurs de Soft Machine avec Kevin Ayers, en plein cœur de la vague psychédélique qui vit aussi l’émergence d’autres formations telles que Gong ou Pink Floyd. Soft Machine pratiquait une musique énigmatique, peut être encore plus exigeante que celle de ses pairs, très empreinte de jazz et d’expérimentations sonores pointues. Quelques dissensions au sein du groupe provoquèrent le départ de Wyatt. Il quitta la « machine » en marche pour se consacrer à son nouveau groupe, Matching Mole, puis à sa carrière solo en gestation, fort de ses incontestables talents de percussionniste/batteur et pourvu d’une voix de ténor incomparable, à la fois frêle et touchante.

Rock Bottom est son deuxième album solo, il fait suite à The End Of An Ear, sorti trois ans auparavant, qui préfigurait certaines compositions « free jazz » minimalistes de Matching Mole. Véritable OVNI, cette œuvre connut, à la différence de beaucoup de ses contemporaines, une reconnaissance immédiate quasi unanime qui en fait, aujourd’hui encore, une des pierres angulaires de la musique moderne. Malgré la signification de son titre, (littéralement « toucher le fond »), Rock Bottom ne fut pas composé à la suite du terrible accident qui, l’année d’avant, cloua son créateur sur un fauteuil roulant, mais plusieurs mois auparavant, sur un petit orgue offert par sa future épouse, Alfreda Benge, l’illustratrice des pochettes de ses disques. Ces compositions, prévues à l’origine pour un nouvel album de Matching Mole, devinrent alors celles de Wyatt en solo. Son handicap l’obligea à se consacrer au chant et à affiner ses compositions, entouré d’une pléiade de musiciens prestigieux comme Mike Oldfield et de la fine fleur de l’école de Canterbury, Richard Sinclair de Caravan, en tête. La production sera, elle, confiée à Nick Mason de Pink Floyd.

Rock Bottom est un disque introspectif, riche de compositions très inspirées et survolé de bout en bout d’interventions instrumentales de très grande classe. Tour à tour émouvant (« Sea Song »), inquiétant (« Alifib »), ou faussement ingénu (« Little Red Robin Hood Hit The Road »), ce disque est un concentré de génie pur. On reste confondu face à une œuvre d’une telle portée, naviguant sans cesse entre des ambiances d’une noirceur implacable et presque morbides (les lugubres trompettes de « Little Red Riding Hood Hit The Road »), ou baignées d’une lumière extatique quasi céleste (le final aérien de « Sea Song » où s’entremêlent de sublimes arpèges d’orgues et de voix).


Même s’il a été écrit avant les huit mois d’hôpital qui suivirent l’accident, il évoque, telle une prémonition, toute la souffrance à venir et ce, malgré la légèreté des textes évoquant de paisibles vacances passées en Italie l’année d’avant. Cette douleur, omniprésente jusque dans les fréquents passages aériens, est littéralement personnifiée par la voix unique et plaintive de Wyatt qui hante le disque de bout en bout. Lancinante et fiévreuse, elle n’est pourtant jamais ostensible mais plutôt suggérée et ne fait à aucun moment basculer l’œuvre dans une espèce de complainte mièvre ou larmoyante. Elle la transporte au contraire dans une autre dimension où elle semble y flotter avec une douce indolence. A la fois hypnotique et envoûtant Rock Bottom obtiendra le Grand Prix de l’académie Charles Cros en 1974 et sera source d’inspiration pour bon nombre d’artistes par la suite (on pense beaucoup à Spirit Of Eden de Talk Talk, par exemple). C’est, aujourd’hui toujours, une œuvre magistrale, à la fois somptueuse et bouleversante.

dimanche 1 avril 2012

KATE BUSH : Hounds of Love (1985)



Lorsque Hounds Of Love paraît, en septembre 1985, il s’est passé presque trois ans depuis la sortie de l’expérimental The Dreaming qui, commercialement, marquait le pas après le succès retentissant des premiers albums.

La diva passa d’ailleurs la plupart du temps dans la grande ferme où elle habitait dans le sud de Londres à apporter toutes les améliorations possibles à son tout nouveau « home studio » de 48 pistes avant d’attaquer l’écriture de cette pierre angulaire dans sa carrière musicale. L’œuvre sera d’ailleurs en gestation pendant plus de dix huit mois. « C’est toujours difficile d’enregistrer un nouveau disque », dit-elle, « il faut créer suffisamment d’espace avec le précédent sinon, on a tendance à tomber dans la redite »…Or il n’était pas question de faire une redite de The Dreaming non seulement parce que cet album avait rebuté (à tort !) certains de ses fans les plus convaincus mais surtout parce que la belle n’est pas du genre à s’endormir sur ses lauriers : « la musique n’a de sens que si elle est le fruit d’un processus d’exploration ». C’est donc avec l’aide de son frère Paddy, de son petit ami Del Palmer et de feu Michael Kamen qu’elle entame alors « l’exploration » de ce qui deviendra son œuvre la plus belle, la plus profonde, la plus inspirée et la plus aboutie.

L’album est divisé en deux parties distinctes. La première, intitulée « Hounds Of Love » s’étendait sur la première face du vinyle de l’époque et la seconde, « The Ninth Wave », sur la deuxième. Kate Bush décida, comme pour s’en débarrasser, d’enchaîner les « tubes formatés » sur la face A…Mais quels tubes ! L’imparable « Running Up That Hill (A Deal With God) », « Hounds Of Love » ou encore le magique « Cloudbusting » pour n’en citer que trois.


Le premier fut sa plus grosse vente de 45t depuis « Wuthering Heights », la propulsant même dans le Top 30 américain. Ce ne fut pas sans mal : « cette chanson est l’exemple typique de ce que je ne voulait pas faire » dit-elle. En effet, le titre original devait être « A Deal With God » (un marché avec Dieu) mais l'Amérique puritaine, jugeant le titre blasphématoire, eut raison des convictions de la belle Anglaise.

La deuxième face de cet album, « The Ninth Wave », narre tout au long des sept titres qui la composent, l’histoire d’un homme dont la vie apparaît en flash devant ses yeux alors que, seul dans l’eau, il tente de ne pas se noyer car survivre jusqu'à cette neuvième vague est la voie vers le salut. Cette deuxième face est pourtant encore plus impressionnante que la première : envoûtante, habitée et sublime, elle touche d’abord le cœur (« Watching You Without Me ») avant d’atteindre l’âme (« Hello Earth »)…

Dire de Hounds Of Love que c’est un chef d’œuvre relève encore de l’euphémisme. Cet album est, de plus, un des rares des années 80 à s’écouter avec le même bonheur vingt ans après. Il illumine d’une lumière diaphane une voie que peu sauront suivre et toute une décennie musicale.

dimanche 25 mars 2012

PROCOL HARUM - Shine On Brightly (1968)


Principalement composé de Matthew Fisher à l’orgue, de Gary Brooker au chant et de Robin Trower à la guitare (Keith Reid se chargeant des textes), PROCOL HARUM sort presque de nulle part en 1967, tout comme son nom d’ailleurs dont personne ne semble vraiment connaître l’origine, pas même les intéressés ! Les spéculations sont allées bon train, depuis le nom du chat de leur mentor, Guy Stevens (ou de celui d’unobscur roadie/dealer !) jusqu’à la (mauvaise) traduction latine du mot « procul » signifiant littéralement « loin de toutes ces choses ». Laissons cela à la légende et préférons à l’option du chat (!) celle de « loin de toutes ces choses » qui, à l’image de Shine On Brightly, leur correspond plutôt bien…

La tâche de ce toujours difficile deuxième album n’est pas des moindres : succéder au premier album éponyme et son hit planétaire :« A Whiter Shade Of Pale ». Mais contrairement à ce que beaucoup de groupe essaient, souvent en vain, de faire plus tard, Procol Harum a l’intelligence de ne pas chercher à réaliser ce qui ne serait de toutes façons qu’une pâle copie de cet immense tube. « Quite Rightly So » en prend d’ailleurs le contre-pied total et donne le ton de ce Shine On Brightly : débridé, expérimental sans être rébarbatif et grandiloquent, toujours habité par la verve lyrique et aigre douce de Keith Reid mais aussi par la voix plaintive et incomparable de Gary Brooker. Le Hammond, si facilement reconnaissable de Matthew Fisher et devenu d’ailleurs véritable marque de fabrique du groupe, parcourt l’album de bout en bout, tour à tour enjoué (« Shine On Brightly ») ou plus solennel (« Magdalene (My Regal Zonophone) »). Mais la pièce maîtresse de ce disque pour tout fan de progressif qui se respecte (Yes n’étant pas encore né !) est incontestablement l'ambitieux « In Held Twas In I » de plus de dix sept minutes, introduit par une voix d’outre tombe de Gary Brooker, déclamant une poésie sombre et magnifique qui évoque Jim Morrison, sur des nappes sonores très orientales.


Le titre, complètement décalé et beaucoup trop long à l’époque, sera mal compris. Il s’agit pourtant là de la première pièce progressive, alambiquée mais empreinte de beaucoup de créativité et d’imagination. Un hommage tardif, mérité mais très personnel lui sera d’ailleurs rendu trente deux ans plus tard sur le premier album du "super" groupe TRANSATLANTIC.

Shine On Brighlty transforme donc l’essai et la presse d’alors ne tarit pas d’éloges sur cet album à la fois incomparable et complètement ancré dans sonépoque. Incomparable car inimitable (et toujours inimité), et ancré dans son époque car purement psychédélique (à l’image de sa pochette, d’ailleurs), dans la lignée d’un Sergent Pepper ou d’un Piper At The Gates Of Dawn, en plus emphatique. Effectivement « loin de toutes ces choses » PROCOL HARUM finira par s’en éloigner totalement et sombrera dans la facilité de l’auto parodie après Grand Hotel. Cela reste un groupe attachant dont l'influence est très sous estimée.

mardi 20 mars 2012

THE MOODY BLUES - Days of Future Passed (1967)


L’histoire de la naissance du deuxième album des Moody Blues est assez originale. En 1967, le label Deram, filiale de Decca, souhaite faire la promotion de son tout nouveau système audio stéréo appelé « Deramic Stereo ». Ils contactent alors les Moody Blues pour qu’ils enregistrent une version rock de...la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak ! Néanmoins, avant de vouloir anticiper ce que firent plus tard Emerson Lake & Palmer avec leur version très personnelle des Tableaux d’une Exposition de Moussorgski, le groupe persuade le label de les laisser enregistrer leurs propres compositions avec une seule concession : se laisser accompagner par l’orchestre du « London Festival » dirigé par Peter Knight.

Quelques mois après la sortie de Sergent Pepper des Beatles, Days Of Future Passed est également un album concept et le deuxième de l’Histoire de la musique contemporaine. Néanmoins, la comparaison avec les Beatles s’arrête là car l’accompagnement par un orchestre symphonique et la construction des différents morceaux préfigurent tout simplement ce que sera le rock symphonique et progressif dont les Moody Blues sont les incontestables pionniers. Si le concept de Days Of Future Passed (les différentes étapes d’une journée normale) est d’une simplicité déconcertante, le traitement de l’ensemble est complètement novateur. Ainsi, « The Day Begins » annonce par petites touches orchestrales subtiles et gracieuses les différentes mélodies que l’on découvrira tout le long du disque.


Par la suite, « Dawn » (l’aube) laisse très progressivement la place à un « Dawn Is A Feeling » plus contemporain dans sa construction. L’ensemble du disque est d’ailleurs élaboré de la même manière : introductions classiques laissant la place à un morceau pop (« Peak Hour » en étant sans doute la représentation la plus flagrante). Néanmoins, et contrairement à ce que certains feront par la suite (Rick Wakeman pour n’en citer qu’un !) on ne sombre à aucun moment dans l'outrance que l’aspect pseudo poétique voire carrément pompeux de certains des textes aurait pu susciter. On peut sans aucun doute mettre cela au crédit de l’interprétation très juste de l’orchestre de Peter Knight. Le compositeur et interprète Justin Hayward, arrivé en remplacement de Denny Layne, permet aux Moody Blues d'écrire le très enlevé « Forever Afternoon (Tuesday ?) » mais surtout l’intemporel et somptueux « Nights In White Satin », véritable pépite musicale de cette fin des années soixante (comme le« Whiter Shade Of Pale » de Procol Harum), qui investira les sommets des classements du monde entier pour, fait extraordinaire, y réapparaître sporadiquement au cours de la décennie suivante.

Si l’on fait abstraction de son côté un peu suranné aujourd’hui Days Of Future Passed est une œuvre atypique, incomparable, et le point de départ d’un mouvement qui perdurera jusqu’à nos jours. La carrière des Moody Blues sera d’ailleurs à l’image de ce mouvement : tenace (le groupe existe toujours !) mais inégale en qualité.

mardi 13 mars 2012

GENESIS - DUKE (1980)



C’est avec le retentissant « Behind The Lines » que le désormais trio (depuis le décevant …AND THEN THERE WERE THREE) attaque cette nouvelle décennie des années quatre vingt. Ce morceau et son break inattendu synthétise ce que sera la couleur du « nouveau » Genesis : entre modernité et tradition, à l’image d’ailleurs de l’album tout entier. Le projet de ne faire qu’une grande suite de vingt sept minutes des titres « Behind the Lines »,« Duchess », « Guide Vocal », « Turn it on again », « Duke's Travel » et « Duke's End » est finalement abandonné. A l’aube d’une nouvelle décennie, où le rock progressif est malmené par le Punk et la New Wave, il y a fort à parier que ce type d’exercice aurait pu avoir un impact différent sur la destinée du groupe…DUKE permit en effet définitivement à GENESIS d’asseoir sa renommée outre Atlantique grâce notamment à ses « tubes » formatés radio que sont « Misunderstanding » et surtout « Turn It On Again », interprétés invariablement au cours de toutes les tournées du trio jusqu’au départ, puis au retour, de Phil Collins.


Chaque morceau est ici crédité par son auteur, alternant les couleurs au gré des inspirations, et si ce disque est profondément empreint d’une mélancolie suscitée par le (premier) divorce de Phil Collins (« Please Don’t Ask », « Alone Tonight »), il la suggère plus qu’il ne l’impose et à aucun moment nostalgie rime avec mièvrerie. Ces balades, plutôt sincères et authentiques, sont superbement servies par les claviers de Tony Banks. On peut simplement déplorer que Collins en ait fait par la suite son fond de commerce…Cette mélancolie laisse toutefois la part belle à des passages énergiques d’une rare efficacité (le très puissant et sous-estimé « Man Of Our Times », composé par le guitariste Mike Rutherford) et surtout le brillant enchaînement de « Duke’s Travel / Duke’s End » qui reste aujourd’hui un morceau d’anthologie et une véritable leçon de musique.

En conclusion, DUKE, sorti un an avant le premier album très réussi de Phil Collins, FACE VALUE, sur lequel apparaîtra une version toute en cuivres de "Behind the Lines", est l’album detransition de Genesis et, bien que très imprégné du « son » de son chanteur, il reste un album d’exception malheureusement desservi par une production brouillonne que seul le dernier remaster permet de corriger en mettant en valeur tous ses trésors cachés jusqu’alors.

samedi 10 mars 2012

KING CRIMSON - THRAK (1995)


Onze longues années après THREE OF A PERFECT PAIR qui clôturait la trilogie entamée par le splendide DISCIPLINE, en 1981,King Crimson, réconcilié avec Virgin, publie enfin son nouvel album. Nul n'est besoin de préciser que mis à part pour les fans aguerris qui n'espéraient même plus, cet opus aux titres et à la pochette étranges fait un peu figure d’OVNI dans le paysage musical d’alors. Pourtant quelques écoutes attentives de ce disque exigeant suffisent à prouver qu’il s’agit pourtant (encore) d’un authentique chef d’œuvre.

Robert Fripp, toujours accompagné d’Adrian Belew, s’adjoint ici les services de musiciens d’exception : Tony Levin, (bassiste de Peter Gabriel notamment) et Bill Bruford qu’il n’est plus utile de présenter. La formule atypique (deux batteries, basses et guitares) est d’une perfection imparable : la puissance, l’ampleur du son, la maîtrise technique et instrumentale sont tout bonnement stupéfiantes. Si une première approche peut décontenancer (« Dinosaur », « THRAK », «Sex Sleep Eat Drink Dream » « People » sont des morceaux difficiles d'accès, réclamant plusieurs écoutes attentives avant de se livrer) on retrouve entre ces expérimentations sonores, musicales etrythmiques, de véritables oasis de sérénité et de délicatesse (les somptueux« Inner Garden » I & II, « Walking On Air » et surtout l’immense « One Time » où l’on retrouve le touché incomparable d’Adrian Belew).


Ces espaces de quiétude ne sont pourtant qu’éphémères et se font souvent annonciateurs d’orages d’une implacable violence (« VROOOM » martelé par un Bruford au meilleur de sa forme) et d’une sublime noirceur (« B’Boom »). Les fans dubitatifs quant à ce retour sont rassurés : le Crim' a réussi à se réinventer sans jamais trahir son âme.

Par son audace, son inspiration sans faille, la variété et la complexité de ses compositions ainsi que par la qualité de sa production, THRAK s’impose comme le mariage impossible entre RED et DISCIPLINE et comme le magistral troisième volet d'une trilogie imaginaire. Une œuvre majeure, intemporelle et inclassable.

samedi 3 mars 2012

JETHRO TULL - Thick As a Brick (1972)


JETHRO TULL est un cas à part dans l’histoire de la musique contemporaine : le premier groupe à avoir pleinement réussi le mélange de genres aussi différents que le hard rock, le blues, le folk, le jazz et même le classique ! C’est aussi le premier groupe britannique de rock progressif à obtenir une reconnaissance massive outre Atlantique, supérieure d’ailleurs à celle qu’il reçoit dans son pays d’origine. Si leur précédent disque, le célèbre "Aqualung", fut même classé septième des ventes en 1971, "Thick As A Brick", leur quatrième album, atteindra directement la première place dès sa sortie en avril 1972. Une gageure quand on sait que ce disque est, dans la carrière du groupe, le plus influencé par la vague progressive sévissant alors et beaucoup plus difficile d’accès que ses aînés.

En effet, JETHRO TULL, mené par le charismatique Ian Anderson et sa légendaire flûte traversière rompt ici avec une tradition plus « directe » pour titiller les maîtres du genre que sont KING CRIMSON ou SOFT MACHINE ("Close To The Edge" de YES ne sortira que six mois plus tard), avec un album composé d’un seul titre, divisé en deux parties seulement. Ces deux pièces monumentales d’une vingtaine de minutes chacune sont résolument épiques et leurs textes écrits par le chanteur/compositeur traitent notamment de longues chevauchées et de sanglantes batailles médiévales, vues par une sorte de bouffon qui, bien que n’étant "pas très futé" (traduction littéraire de «thick as a brick»), observe le tout avec beaucoup de cynisme teinté d’un certain réalisme. On découvre que cette société féodale, telle qu’elle est dépeinte au travers des yeux de ce bouffon, n’est finalement pas si lointaine de la nôtre…


Malgré leur longueur, ces deux parties sont d’une grande richesse musicale, incroyablement distrayantes, drôles et variées. S’y enchaînent les interventions de Ian Anderson à la flûte, marque de fabrique du groupe, celles de la guitare ébouriffante de Martin Barre ou encore des parties orchestrales qui s’intègrent d’une manière surprenante dans l’ensemble. Le refrain initial réapparaît sporadiquement à plusieurs reprises, dans la plus pure tradition progressive, et les constructions "à tiroirs" de l’ensemble en font incontestablement l’un des ambassadeurs du genre. Représentant la couverture du journal local d’une bourgade anglaise et composée de plusieurs pages co-rédigées dans un esprit très Monty Pythons, la pochette du disque est à la fois surréaliste, bigarrée et totalement décalée.

Si l’ensemble peut paraître un peu suranné aujourd’hui, il faut reconnaître à cet album son extraordinaire originalité à l’époque et le fait qu’il réussissait l’exploit d’être à la fois long et complexe sans jamais devenir rébarbatif grâce, par exemple, à la richesse de ses mélodies et de ses arrangements. La production de Terry Ellis est à l'avenant et met parfaitement en valeur chacun des nombreux instruments présents sur le disque. "Thick As A Brick" est un album progressif culte, intemporel et incontournable.

mardi 28 février 2012

CAMEL - Nude (1981)

Qu'il soit ici rendu hommage à Camel, un des groupes les plus injustement méconnus et incompris de l’histoire du progressif. NUDE en est hélas, la plus illustre des démonstrations...
En dépit d'albums presque tous indispensables ce qui, sur une discographie aussi vaste est presque une gageure, et d'un guitariste tout simplement époustouflant - Andrew Latimer n'a rien à envier à David Gilmour, dans le genre - le groupe n'a pourtant jamais réussi à dépasser une audience clairsemée ni à vraiment chasser sur les terres des Genesis et Pink Floyd.
NUDE est inspiré d’un roman de Susan Hoover qui relate les mésaventures inspirées de faits réels, d’un soldat japonais oublié sur une île du Pacifique sans savoir que la Seconde Guerre Mondiale est terminée. Cet album synthétise à lui seul toute l’étendue du talent de ses auteurs, entre plages mélodiques célestes et parties chantées. Un peu comme si Latimer et sa bande avaient, consciemment ou non, choisi le meilleur de ce dont ils étaient capables, pour le coucher sur les partitions d’un seul disque. Ainsi retrouve t’on les échos de « Nimrodel » de MIRAGE sur « The Homecoming » ou des ambiances de I CAN SEE YOUR HOUSE FROM HERE (« Wait ») au milieu de « City Life » ou de « Drafted », mais ce n'est qu'un tout petit aperçu...
De "City Life" à "Docks", on parcourt cet album très aérien avec un plaisir rare. Les atmosphères éthérées et les mélodies de toute beauté s'enchaînent avec un naturel et une aisance qui confinent au génie pur. L'ensemble donne un résultat d'une cohérence et d'une profondeur que très peu d’albums peuvent se targuer d’offrir, le tout mis en valeur par une production à la fois juste et sobre, surtout pour l'époque.


NUDE, album « testament » d’Andy Ward, constitue le point d'orgue de la discographie d'un groupe tout simplement exceptionnel.

jeudi 23 février 2012

MIKE OLDFIELD - Tubular Bells (1973)


Lacarrière du jeune Mike Oldfield commence dès l’age de 14 ans lorsqu’il forme un groupe de folk éphémère en compagnie de sa sœur Sally (avec qui il composera letube « Moonlight Shadow » sur l’album CRISIS, en1983). Après une brève collaboration avec Kevin Ayers, le fondateur de Soft Machine, il est remarqué par Richard Branson, alors jeune directeur d’une petite société de vente de disques par correspondance. Oldfield avait jusqu’alors écumé en vain bon nombre de maisons de disques avec un ambitieuxprojet instrumental sous le bras appelé "Opus 1". Branson,séduit, créa son label très « underground » à l’époque, Virgin Records, et signa le jeune musicien. Il lui offrit la possibilité d’enregistrerenfin son œuvre dans des conditions décentes et celle-ci devint TUBULAR BELLS. Si le succès ne fut pas tout de suite au rendez-vous, le film à succès de William Friedkin, L'EXORCISTE, qui en utilisa des extraits pour sa bande originale, contribua largement à la réussite commerciale de ce disque qui finitpar se placer en tête des classements, y compris et surtout, aux USA en 1974.

TUBULAR BELLS commence par une petite ritournelle, désormais mythique, à la fois simple, faussement naïve et entêtante, qui se décline sur plusieurs instruments aussi variés que parfois hétéroclites (mandolines, banjo…). On peut d’ailleurs voir dans ce thème minimaliste et récurrent une influence de Philip Glass dont Oldfield reprendra plus tard un titre sur PLATINUM en 1978. Le célèbre refrain fait alors place à des variations thématiques et rythmiques qui constituent une seule et même œuvre, simplement divisée sur chacune des faces du vinyle de l’époque. La deuxième face, beaucoup plus intimiste, déploieune thématique acoustique presque pastorale, accompagnée de chœurs très « floydiens ». Elle introduit alors une partie électrique, déchaînée et débridée pour aboutir sur une mélodie à nouveau sibylline et presque enfantine. Décidément, Mike Oldfield semble exceller dans tous ces genres et fait preuve, tout au long de ce premier album, d’un sens mélodique incroyable et d’une étonnante virtuosité quand on sait qu’il en est, en plus, le principal interprète. Cette créativité débridée fait de ce projet éclectique et inclassable une œuvre à la fois déconcertante et envoûtante. On peut comprendre, avec le recul, à quel point le projet étaitdéroutant de prime abord en 1973. En effet, seuls quelques groupes (dont la renommée n’était déjà plus à faire), comme Jethro Tull ou Yes, avaient osé lamême approche conceptuelle en déclinant une seule et même œuvre (THICK AS A BRICK et CLOSE TO THE EDGE) sur un seul disque mais sans jamais pourtant pousser l’expérimentation sonore (dont seuls Pink Floyd ou Magma pouvaient se targuer à l'époque !) jusqu’à un tel degré.


Avec TUBULAR BELLS, Mike Oldfield deviendra malgré lui le fondateur de la musique dite « New Age » qui aura, plus tard, un autre ambassadeur : le clavier du groupe Aphrodite’s Child :Evangelos Odyssey Papathanassiou, alias Vangelis. Son premier album sera par la suite au centre d’une polémique car son thème le plus connu aurait été plagié d’une œuvre de Christian Vander alors au sein de Magma. Cela ne l’empêchera pas pour autant d’acquérir une renommée internationale dont ce disque sera le point de départ mais pas le point d’orgue. Au fil d’une carrière prolixe mais inégale (artistiquement comme commercialement) il composera d’ailleurs diverses suites à cette pierre angulaire dont seul le deuxième volet, sorti en 1992, est vraiment digne d'intérêt.

lundi 20 février 2012

PINK FLOYD - The Piper at the Gates of Dawn (1967)

En 1964, trois amis, George Roger Waters (guitare), Richard Wright (claviers) et Nick Mason (batterie), tous étudiants au Regent Street School Of Polytechnics, forment un groupe, nommé Sigma 6. Flop total. Les différents successeurs (The Abdads, Screaming Abdads ou même Architectural Abdads… !) rencontrent le même destin, jusqu’au jour où George abandonne son premier prénom et sa guitare au profit du deuxième et d’une basse.

Il recrute alors deux guitaristes : Bob Close et un certain Roger Syd Barrett. Close quitte le groupe avant même que celui-ci ne devienne Pink Floyd, en référence à deux bluesmen : Pink Anderson et Floyd Council. C’est sous ce nom que les désormais quatre musiciens enregistrent le célèbre « Arnold Layne », narrant les aventures déjantées d’un travesti cleptomane (de vêtements de femme sur les cordes à linge !). Ce titre réapparaîtra plus tard dans RELICS et, malgré son succès (accompagné du scandale qu'il suscite à l'époque), ne figurera pas sur le premier album.

L’enregistrement de THE PIPER AT THE GATES OF DAWN en 1967, a lieu dans les studios où les Beatles enregistrent SGT PEPPER. On était alors en pleine vague psychédélique mais le "Joueur de Flûte" allait alors très vite reléguer le "Sergent Poivre" au rang de comptine pour enfant sage ! Syd Barrett, véritable ange maudit, vole presque naturellement la direction du groupe à Roger Waters pour une excursion musicale et sonore sans précédent...

Construit comme une suite de petites histoires plus hallucinées les unes que les autres, THE PIPER navigue dans un univers à la fois bigarré et chatoyant, mais tourmenté et fiévreux, façon rêve sous acide. On y rencontre, ça et là, des extra-terrestres explorateurs (« Astronomy Domine ») au cours d’un voyage interstellaire (« Interstellar Overdrive ») mais aussi un chat à la Lewis Caroll (« Lucifer Sam »), un curieux gnome à la Tolkien (« The Gnome »), un épouvantail à moineaux plus dépressif que véritablement effrayant (« Scarecrow ») le tout au cours d’une balade à bicyclette (« Bike »), prétexte à une chanson d’amour aussi inquiétante que faussement naïve.


Seul « Take Up Thy Stethoscope And Walk », unique morceau du disque signé par Waters, dénote par sa platitude dans cet univers génial, bigarré et visionnaire. Barrett ne supportera pas la pression qui suivit le succès fulgurant de ce disque et l’acide qui lui inspira cette collection de pépites le mènera doucement à la schizophrénie. Écarté progressivement du groupe, il vivra reclus dans la région de Cambridge jusqu'à son décès, un jour d'été 2006.

Waters pourra enfin reprendre son rôle de meneur avant de devenir le despote que l’on sait…Pour beaucoup, Pink Floyd ne se releva pas de cette défection et sombra dans le « planant » à bas prix, facile sinon médiocre. C’est exagéré mais force est de constater que la destinée du groupe aurait certainement été toute autre sans l’impulsion créative de Barrett.
THE PIPER AT THE GATES OF DAWN, déjà révolutionnaire dans sa production à l’époque, est un album fondateur et culte, incomparable, jubilatoire et incontournable, évidemment.

samedi 18 février 2012

VAN HALEN - A Different Kind of Truth (2012)

1/ Tattoo
2/ She's the Woman
3/ You and Your Blues
4/ China Town
5/ Blood & Fire
6/ Bullethead
7/ As Is
8/ Honeybabysweetiedoll
9/ The Trouble with Never
10/ Outta Space
11/ Stay Frosty
12/ Big River
13/ Beats Workin'

jeudi 16 février 2012

GENESIS - "Mama" (1983)


C’est début 1983 que ce qu’il convient désormais d’appeler «la bande de Phil Collins» se retrouve à The Farm pour enregistrer le successeur à l’expérimental ABACAB. Ce dernier avait définitivement déconcerté les fans de la première heure et sonnait en quelque sorte le glas de la période purement progressive de Genesis dont DUKE n’était déjà plus qu’un pâle ambassadeur. Le groupe semble achever ici cette lente mutation et l’influence de Phil Collins est plus que croissante. C’est à The Farm que les trois compères mettent en place leur méthode de création qui sera systématiquement utilisée par la suite : de longues heures d’enregistrement dont on n’extrait que quelques passages pour élaborer les titres finis. C’est de cette manière que naît notamment le monstrueux «Mama» qui restera plusieurs semaines consécutives dans les classements internationaux et qui est, encore aujourd’hui, un incontournable hymne «genesien» troisième période. Cette sombre histoire des aventures contrariées d’un jouvenceau avec une prostituée (le parallèle avec la mère est sans doute freudien !) sera même élu morceau le plus «hard» de l’année par la presse «metal» britannique.


Malgré les pièces de bravoure que sont «Home By The Sea» (la stupéfiante deuxième partie instrumentale de ce titre rappelle d’ailleurs fortement «Duke’sTravel / Duke’s End» sur DUKE), «Illegal Alien» (inégalable section rythmique) et «Silver Rainbow» (très «banksien» dans l’âme), le reste de l’album est assez inégal. Les «That’s All» et «Taking It All Too Hard» préfigurent même, malgré leurs indéniables qualités mélodiques, ce que sera désormais Genesis : une machine à tubes aussi efficaces que peu intéressants. Tony Banks confiera d’ailleurs plus tard son manque d’inspiration au cours des cessions d’enregistrement de cet album éponyme. Aucun inédit ne sortira d’ailleurs sous le nom du groupe de ces sessions et seul «Call To Arms» figurera sur le premier album plutôt réussi (dans le genre !) de Mike & The Mechanics, autre groupe de Mike Rutherford.

Malgré ses inégalités, GENESIS est une pièce maîtresse de la période Phil Collins du groupe, un disque d'une rare énergie malgré une production ultra datée, et qui n’a pas autant vieilli que son successeur tant du point de vue du son que des compositions…