samedi 1 septembre 2012

Alanis Morissette - Havoc and Bright Lights (2012)



Depuis le lumineux Under Rug Swept publié en 2002, Alanis court après le tube sans jamais le rattraper. « Eight Easy Steps », en 2004 étant d’ailleurs la dernière (vaine) tentative en date. 



Les échecs commerciaux contraignirent d’ailleurs la maison de disque à éditer, un an plus tard, une version acoustique de son plus grand succès commercial, Jagged Little Pill. Et ce n’est pas Flavors of Entanglement, en 2008 qui permit à Morissette de renouer avec le succès, bien au contraire…Quatre années, un bébé et une nouvelle maison de disques plus tard, qu’en est il de ce Havoc and Bright Lights ?

« Guardian », dédié à son fils et premier « teaser », était assez prometteur, il aurait d’ailleurs, il y a 25 ans, fièrement figuré sur la face B d’un 45 tours…Un 45 tours sans face A, hélas. Même si la belle n’a pas complètement perdu de son mordant : « Celebrity » et « Numb » distillent une tension assez savoureuse, il manque l’énergie, le petit plus mélodique et la rage d’antan. La conviction aussi, peut-être...

On trouvera également certains échos un peu opportunistes à la Coldplay (« Receive ») mais la Canadienne ne parvient jamais à approcher la déconcertante aisance mélodique des Britanniques. Certes, il y a quelques (rares) jolies choses, Morissette n’est plus une débutante, mais même les meilleurs efforts (« Lens », « Empathy ») ne décollent jamais vraiment et sa voix toujours incroyable ne fait plus de miracles à elle seule. Si l’on ajoute quelques ballades opportunistes et ennuyeuses (« Havoc », « Edge of Evolution », « ‘til You »), on obtient un disque finalement quelconque et décevant de la part d’une artiste aussi talentueuse.



Bref, le constat est amer : Havoc and Bright Lights ne fait que souligner les carences de ses prédécesseurs sortis depuis maintenant dix ans. Espérons désormais qu’Alanis ne vienne pas grossir les rangs de ces chanteuses des années 90 au succès aussi fulgurant qu’éphémère…

mercredi 4 juillet 2012

REM - Collapse Into Now (2011)


Réglé comme une horloge suisse, le trio américain sort un album tous les trois ans depuis le début du siècle. Après une incursion réussie dans une musique électronique et éthérée (les très jolis Up en 1999 et surtout Reveal, en 2001) l’inspiration marqua un peu le pas sur Around The Sun, en 2004 avant un retour de flamme qui n’en fut que plus spectaculaire avec le revigorant Accelerate en 2008 qui fit l’effet d’une vraie fontaine de jouvence pour le groupe. Chaque album est néanmoins accueilli avec une bienveillance un peu convenue par la presse rock, il convenait donc de faire le point : que vaut le R.E.M. cuvée 2011 ? Et bien abstraction faite de toute politesse : c’est une vraie réussite car Collapse Into Now, quinzième album en trente ans de carrière, surprend autant par la modernité et la qualité que par l’intelligence de ses compositions.
 
Cet album annonce d'emblée la couleur avec une introduction très "rentre dedans" et évocateur de l'album d'avant avant d'évoluer vers des ambiances feutrées aux mélodies irrésistibles (« Everyday is yours to win ») et des titres très rock, aussi accrocheurs que « Discoverer » ou le très « garage » « Mine Smell Like Honey » qui rappelle furieusement les toutes premières compositions du groupe.


Ce qui est aussi particulièrement remarquable, sur ce disque, c’est la manière dont les titres s’enchaînent sans jamais se ressembler, alternant des atmosphères diamétralement opposées, mariage hybride, mais ô combien réussi, entre l’ambiant mâtinée d’électro de Reveal et celle, beaucoup plus rock d’Accelerate. On est, certes, en terrain conquis (écoutons l’inévitable mandoline de « Oh My Heart » pour nous en convaincre !) mais l’album n’est, pour autant, jamais convenu et ne sombre jamais dans la facilité.


Ce n’est pas la liste d’invités prestigieux qui fera mentir cette chronique : Eddie Vedder, Patti Smith et Peaches en têtes. Si l’influence du leader de Pearl Jam est évidente sur « It Happened Today », Patti Smith n’est que choriste de luxe sur le dernier titre de l’album, « Blue ». Même si elle en fait un peu des caisses au milieu d’un maelström de guitares saturées, la chanson, habitée et envoûtante, rappelle, si nécessaire, que Collapse Into Now est aussi un disque où les paroles ne sont pas un parent pauvre. Si l’on ajoute à cela une production littéralement faite pour ses compositions, on obtient sans doute le disque le plus abouti et le plus inspiré du groupe depuis Automatic For The People (1993) sinon un des disques essentiels d'une discographie finalement assez constante en qualité.

Collapse Into Now, album testament de REM, clôture une carrière exceptionnelle de la plus belle des manières.

samedi 30 juin 2012

YES - Fly From Here (2011)


Yes connaît une carrière en dent de scie depuis 1994 et le lumineux Talk qui marquait alors le retour du line-up auteur du succès planétaire "Owner of a Lonely Heart". Les efforts studio qui suivirent furent au mieux passables (The Ladder) au pire complètement ratés (Open Your Eyes). Les fans furent surpris d’apprendre que Geoff Downes aux claviers (très inspiré sur le Omega de Asia) et Trevor Horn aux manettes revenaient à l’occasion de ce très attendu Fly From Here. Cette mouture étant à l’origine de l’excellent Drama, il y a plus de trente ans, laissait en effet espérer de grandes choses…Et bien, inutile de tourner autour du pot car ce retour est une surprise aussi inespérée que quasi miraculeuse.

"Fly from Here", le morceau titre, est une ancienne composition apparaissant sur quelques enregistrements plus ou moins officiels de Yes et des Buggles. Elle est ici étendue sur une vingtaine de minutes, divisée en six parties, construites dans la plus pure tradition : une thématique développée par chacun des membres du groupe puis une reprise collégiale avec un final en feu d’artifice. C’est brillamment construit, les enchaînements sont remarquables, la guitare de Steve Howe fait littéralement des miracles (les vibratos floydiens sur "Sad Night at the Airfield"), bref, c’est tout simplement la meilleure longue pièce du groupe depuis "Endless Dream" en 1994.

 
Évidemment, comme c’est souvent le cas, on se dit alors que les autres titres, après un morceau aussi ambitieux, vont s’apparenter à du remplissage mais ce n’est pas (trop) le cas. "The Man You Always Wanted To Be" est une ballade agréablement popisante avec un refrain plutôt réussi, "Life on a Film" rappelle "Cinema" sur 90125 en parvenant à développer une atmosphére très particulière et "Into The Storm" boucle ce bel album sur une jolie note, à la fois technique et virtuose.

Seul petit bémol : l’inévitable et inutile solo de Steve Howe, inégalement inspiré depuis trop longtemps. On pourrait aussi débattre sur la voix de Benoît David mais le québécois s’en sort plus qu’avec les honneurs puisqu’il parvient même à faire parfois oublier l’absence de Jon Anderson. En conclusion, Fly from Here est un authentique retour gagnant, une franche réussite et un disque qui s’inscrit d’emblée dans la longue liste des classiques du groupe.

dimanche 10 juin 2012

HAPPY THE MAN - Crafty Hands (1978)


Happy The Man est un des premiers groupes de rock progressif américain avec Kansas dont le nom est un clin d’œil au titre d'un 45 tours de Genesis. Il est né de la rencontre entre le guitariste Stanley Whitaker et un claviériste particulièrement doué, Kit Watkins. Crafty Hands est leur deuxième album et reste admis, à juste titre, comme leur meilleur.

Le groupe allie la complexité et l'influence de l'école de Canterbury avec l’approche mélodique de Yes sans jamais verser dans la démonstration technique stérile ce qui est, hélas, souvent devenu l'apanage du progressif. Si « Service With A Smile » est le morceau de progressif le plus court de l’histoire du genre (deux minutes quarante quatre !) et si le titre le plus long reste en deçà de huit minutes, on est quand même loin des compositions calibrées et structurées de Kansas. Les auditeurs français de RTL reconnaîtront le générique de la célèbre émission "WRTL" qui fit les belles heures de la radio dans les années 80.


Les influences ici sont diverses, depuis le diaphane « Morning Sun » qui rappelle la période « hackettienne » de Genesis, empreint de sérénité, de grâce et de délicatesse, au très « crimsonien » « Steaming Pipe », plus complexe. On parcourt l'ensemble de ce Crafty Hands avec beaucoup plaisir tant l’ensemble est homogène, abouti, et ce malgré la quasi absence de voix. « Wind Up Doll Day Wind », seule chanson, n'est d'ailleurs pas la plus intéressante malgré les jolies paroles de Stanley Whitaker. La production est remarquable pour un groupe finalement assez confidentiel et prend toute sa mesure sur les remasterisations de Watkins parues en 1999. Remarquable de limpidité, elle laisse la part belle à chacun des instruments, ce qui est presque une gageure compte tenu de la complexité de certains passages.

Malheureusement, l’essai ne sera pas transformé car Crafty Hands ne sera suivi que d’une  compilation d'inédits, 3rd - Better Late... (1983)…avant que les membres ne se séparent. Reconnus pour leur talent et la richesse de leurs compositions, par Peter Gabriel lui même, Watkins et Whitaker seront pressentis pour l’accompagner dans sa carrière solo. Le projet sera finalement avorté car il aurait été contradictoire (et certainement incompris !) que Gabriel s’entoure d’acolytes aussi proches musicalement de ses anciens camarades. Watkins rejoindra momentanément Andrew Latimer de Camel sur un des très rares albums dispensables du groupe, I Can See Your House From Here et reformera son groupe en 2004. Cette reformation sera hélas de courte durée malgré un album plutôt réussi : The Muse Awakens.

Malgré une carrière éphémère et une discographie sommaire, Happy The Man demeure un groupe culte, une influence majeure par la suite (dont leurs compatriotes d'Enchant) et un passage musical incontournable pour tout amateur de bon rock progressif.

dimanche 27 mai 2012

PINK FLOYD - A Saucerful of Secrets (1968)



Faisant suite au génialissime et désormais culte Piper At The Gates Of Dawn, ce deuxième album de Pink Floyd est à la fois hybride et transitoire. Hybride car Syd Barrett, écrasé par le succès de leur (son ?) premier opus, décroche littéralement et s’enfonce progressivement dans l’abus de substances en tous genres. Lui qui était à l’origine du groupe se retrouve progressivement évincé. Cette douce folie créative, débridée et déjantée qui fut à l’origine du Floyd fait ici place à une musique beaucoup plus planante, théâtrale et parfois pompeuse, servie par une production sommaire (le lancinant « Set The Controls For The Heart Of The Sun » ne restera pas la meilleure composition de Roger Waters). A Saucerful Of Secrets est aussi transitoire car suite à la défection involontaire mais inéluctable de Barrett, Waters va peu à peu prendre les rennes du groupe, composant ou co-composant quatre des sept titres de l’album. C’est aussi le disque qui marque l’arrivée de David Gilmour pour prendre la place laissée vacante par Barrett. Inutile de préciser que leur approche ou leur style sont diamétralement opposés et que jamais Gilmour ne réussira à véritablement remplacer ce génie fondateur. Bien que composée par Waters et préfigurant ici sa haine de l’autorité absurde et de l’armée, le terrible et faussement enjoué « Corporal Clegg » aurait été co-interprété par Barrett. C’est assez vraisemblable après une écoute même distraite quand on connaît un peu l’esprit et les compositions ultérieures en solo du personnage…


La dernière chanson que composera Syd Barrett pour Pink Floyd sera « Vegetable Man », titre encore inédit à ce jour. Elle ne figurera jamais sur Saucerful Of Secrets, écartée par un Waters déjà un peu despote qui la juge beaucoup trop sombre. C’est pourtant Barrett qui signe à lui seul le pathétique « Jugband Blues », d’une noirceur et d’une tristesse implacables, dépeignant la situation paradoxale dans laquelle il se trouve : « And I'm much obliged to you for making it clear that I’m not here » (je vous suis très reconnaissant de me signifier que je ne suis pas là). Tout est dit…Et de s’interroger, à juste titre : « And I’m wondering who could be writing this song » (je me demande qui pourrait écrire cette chanson)…Le Floyd continuera pourtant sans lui une carrière exemplaire et Saucerful Of Secrets en est le signe annonciateur. 

Même si cet album inégal a pas mal vieilli, il reste le testament d'un groupe en mutation et un disque incontournable pour tout fan qui se respecte.

mardi 1 mai 2012

ANGE - Le Cimetière des Arlequins (1973)



Composé de Francis Décamps (claviers), Jean-Michel Brézovar (guitare), Daniel Haas (basse), Gérard Jelsch (batterie) et mené par Christian Décamps, poète génial et déjanté, Ange a remporté en 1970 le Grand Prix du Golf Drouot. Cette récompense leur valut d’obtenir un contrat chez Philips et de sortir un premier album très remarqué : Caricatures.

Le Cimetière Des Arlequins, sorti un an plus tard, était évidemment attendu comme le "toujours difficile deuxième album d'un groupe/artiste" l'est toujours mais dévoile brillamment ce que leur première livraison ne faisait que laisser entrevoir : Ange était (et est encore aujourd'hui d'ailleurs) un cas unique et rare dans l’histoire du rock français. Si ce deuxième album ne fait que confirmer le style unique et les aspirations du groupe ébauchées dans Caricatures, il le fait avec une maturité affirmée, une plus grande maîtrise technique et surtout, beaucoup plus d’ambition.

Christian Décamps, tel un Lewis Carroll sous acide, laisse libre cours à son imagination débridée et fantasque sur ce Cimetière Des Arlequins qui s’écoute comme on parcourt un livre d’images peuplé de personnages extraordinaires (l’apprenti sorcier) ou même carrément saugrenus («L’espionne lesbienne»). Ces histoires, souvent satiriques, parfois même inquiétantes, sont littéralement emmenées par un groupe qui fait preuve d’une rare cohésion musicale même si le seul instrumental, « Bivouac Final », bien que puissant et planant, semble plus improvisé que vraiment construit. La magie est en revanche omniprésente et Ange réussit l’exploit de captiver l’auditeur en restituant une ambiance incomparable, tour à tour cynique (la difficile mais très réussie reprise de Brel : «Ces Gens-là»), macabre («Le Cimetière Des Arlequins»), mais toujours imparable («Aujourd'hui, C'est la Fête Chez l'Apprenti-Sorcier») et captivante.


Même s’ils restent encore en deçà de la maîtrise technique de leurs contemporains d’Outre Manche (Genesis ou King Crimson, pour ne citer qu’eux), les frères Décamps réussissent là où beaucoup d’autres échouent. Ils développent en effet une identité propre, un style narratif et mélodique hors du commun, tout en instaurant un souffle lyrique et créatif dont peu de groupes d’alors (surtout Français !) peuvent se vanter.

Même si la production n’est définitivement pas à la hauteur de l’effort et si les sonorités ont pris un coup de vieux, Le Cimetière Des Arlequins n’a rien perdu de son charme envoûtant et reste un album incontournable de la discographie "angélique". Une tournée triomphale suivra la sortie de ce disque dont une apparition très remarquée au festival de Reading en Angleterre, où Genesis était en tête d’affiche, devant 30.000 personnes. La presse française ignorera d’ailleurs poliment cet évènement musical...Quant à Ange, ils poursuivront une carrière exemplaire d'un point de vue artistique et sortiront, un an après ce disque, ce que beaucoup considèrent comme leur chef d’œuvre : Au Delà du Délire.

samedi 14 avril 2012

GENESIS - ABACAB (1981)



Tout juste un an après le très classieux Duke, annonciateur d'un vrai virage musical dans la carrière du groupe, Genesis retourne à "The Farm", le studio dont ils sont désormais propriétaires, situé dans une ferme du Surrey.

Si Duke avait inauguré une nouvelle orientation musicale tout en ménageant les susceptibilités des premiers fans, Abacab enfonce littéralement le clou avec un album qui n’a décidément plus grand-chose à faire dans la catégorie "rock progressif". La suite « Dodo / Lurker », par exemple, n’en est plus qu’une pâle tentative de représentation.La production, confiée à Hugh Padgham (connu pour sa collaboration avec The Police, notamment), pose les jalons de ce que sera le groupe dans les années 80 : un son très « FM » allié à des titres formatés, accrocheurs, efficaces et surtout, considérablement raccourcis.


Les fans de la première heure déserteront, écœurés, les expérimentations musicales de cet album pourtant particulièrement créatif et sans doute le plus novateur de la carrière du groupe, d'ailleurs reconnu et salué en tant que tel par le maître Peter Gabriel en personne. Le succès commercial sera aussi au rendez-vous et ce nouveau disque ne fera qu’amplifier la renommée internationale de Genesis. Le succès surprise mais mérité, remporté par le premier album solo de Phil Collins, Face Value, renforce ici l’influence du chanteur dans le groupe (« Man On The Corner »). Ainsi, la section de cuivres d’Earth Wind & Fire se retrouve dans « No Reply At All » et l’improvisation générale prend le pas sur l’écriture traditionnelle telle qu’elle était pratiquée jusqu'alors. Le groupe se retrouve en studio et enregistre des heures durant, au gré des inspirations pour faire le tri ensuite dans ses sessions d'enregistrement. Les textes sont relégués au second plan et, pour la première fois, ne figurent même pas dans la pochette du disque. Ces expérimentations aboutissent à des compositions parfois très controversées (« Who Dunnit », honni, même des fans les plus « jusqu’au-boutistes ») tout en côtoyant le carrément génial comme « Me And Sarah Jane » à la rythmique syncopée, qui démontre, si besoin est, que Tony Banks demeure encore et toujours le gardien de la flamme.


Autant adoré que détesté, Abacab marque une étape majeure dans la carrière de Genesis et rien ne sera plus pareil après. Il faut néanmoins reconnaître à ce disque une volonté de faire table rase du passé, sans pour autant trahir le prestigieux héritage musical du groupe.