dimanche 25 mars 2012

PROCOL HARUM - Shine On Brightly (1968)


Principalement composé de Matthew Fisher à l’orgue, de Gary Brooker au chant et de Robin Trower à la guitare (Keith Reid se chargeant des textes), PROCOL HARUM sort presque de nulle part en 1967, tout comme son nom d’ailleurs dont personne ne semble vraiment connaître l’origine, pas même les intéressés ! Les spéculations sont allées bon train, depuis le nom du chat de leur mentor, Guy Stevens (ou de celui d’unobscur roadie/dealer !) jusqu’à la (mauvaise) traduction latine du mot « procul » signifiant littéralement « loin de toutes ces choses ». Laissons cela à la légende et préférons à l’option du chat (!) celle de « loin de toutes ces choses » qui, à l’image de Shine On Brightly, leur correspond plutôt bien…

La tâche de ce toujours difficile deuxième album n’est pas des moindres : succéder au premier album éponyme et son hit planétaire :« A Whiter Shade Of Pale ». Mais contrairement à ce que beaucoup de groupe essaient, souvent en vain, de faire plus tard, Procol Harum a l’intelligence de ne pas chercher à réaliser ce qui ne serait de toutes façons qu’une pâle copie de cet immense tube. « Quite Rightly So » en prend d’ailleurs le contre-pied total et donne le ton de ce Shine On Brightly : débridé, expérimental sans être rébarbatif et grandiloquent, toujours habité par la verve lyrique et aigre douce de Keith Reid mais aussi par la voix plaintive et incomparable de Gary Brooker. Le Hammond, si facilement reconnaissable de Matthew Fisher et devenu d’ailleurs véritable marque de fabrique du groupe, parcourt l’album de bout en bout, tour à tour enjoué (« Shine On Brightly ») ou plus solennel (« Magdalene (My Regal Zonophone) »). Mais la pièce maîtresse de ce disque pour tout fan de progressif qui se respecte (Yes n’étant pas encore né !) est incontestablement l'ambitieux « In Held Twas In I » de plus de dix sept minutes, introduit par une voix d’outre tombe de Gary Brooker, déclamant une poésie sombre et magnifique qui évoque Jim Morrison, sur des nappes sonores très orientales.


Le titre, complètement décalé et beaucoup trop long à l’époque, sera mal compris. Il s’agit pourtant là de la première pièce progressive, alambiquée mais empreinte de beaucoup de créativité et d’imagination. Un hommage tardif, mérité mais très personnel lui sera d’ailleurs rendu trente deux ans plus tard sur le premier album du "super" groupe TRANSATLANTIC.

Shine On Brighlty transforme donc l’essai et la presse d’alors ne tarit pas d’éloges sur cet album à la fois incomparable et complètement ancré dans sonépoque. Incomparable car inimitable (et toujours inimité), et ancré dans son époque car purement psychédélique (à l’image de sa pochette, d’ailleurs), dans la lignée d’un Sergent Pepper ou d’un Piper At The Gates Of Dawn, en plus emphatique. Effectivement « loin de toutes ces choses » PROCOL HARUM finira par s’en éloigner totalement et sombrera dans la facilité de l’auto parodie après Grand Hotel. Cela reste un groupe attachant dont l'influence est très sous estimée.

mardi 20 mars 2012

THE MOODY BLUES - Days of Future Passed (1967)


L’histoire de la naissance du deuxième album des Moody Blues est assez originale. En 1967, le label Deram, filiale de Decca, souhaite faire la promotion de son tout nouveau système audio stéréo appelé « Deramic Stereo ». Ils contactent alors les Moody Blues pour qu’ils enregistrent une version rock de...la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak ! Néanmoins, avant de vouloir anticiper ce que firent plus tard Emerson Lake & Palmer avec leur version très personnelle des Tableaux d’une Exposition de Moussorgski, le groupe persuade le label de les laisser enregistrer leurs propres compositions avec une seule concession : se laisser accompagner par l’orchestre du « London Festival » dirigé par Peter Knight.

Quelques mois après la sortie de Sergent Pepper des Beatles, Days Of Future Passed est également un album concept et le deuxième de l’Histoire de la musique contemporaine. Néanmoins, la comparaison avec les Beatles s’arrête là car l’accompagnement par un orchestre symphonique et la construction des différents morceaux préfigurent tout simplement ce que sera le rock symphonique et progressif dont les Moody Blues sont les incontestables pionniers. Si le concept de Days Of Future Passed (les différentes étapes d’une journée normale) est d’une simplicité déconcertante, le traitement de l’ensemble est complètement novateur. Ainsi, « The Day Begins » annonce par petites touches orchestrales subtiles et gracieuses les différentes mélodies que l’on découvrira tout le long du disque.


Par la suite, « Dawn » (l’aube) laisse très progressivement la place à un « Dawn Is A Feeling » plus contemporain dans sa construction. L’ensemble du disque est d’ailleurs élaboré de la même manière : introductions classiques laissant la place à un morceau pop (« Peak Hour » en étant sans doute la représentation la plus flagrante). Néanmoins, et contrairement à ce que certains feront par la suite (Rick Wakeman pour n’en citer qu’un !) on ne sombre à aucun moment dans l'outrance que l’aspect pseudo poétique voire carrément pompeux de certains des textes aurait pu susciter. On peut sans aucun doute mettre cela au crédit de l’interprétation très juste de l’orchestre de Peter Knight. Le compositeur et interprète Justin Hayward, arrivé en remplacement de Denny Layne, permet aux Moody Blues d'écrire le très enlevé « Forever Afternoon (Tuesday ?) » mais surtout l’intemporel et somptueux « Nights In White Satin », véritable pépite musicale de cette fin des années soixante (comme le« Whiter Shade Of Pale » de Procol Harum), qui investira les sommets des classements du monde entier pour, fait extraordinaire, y réapparaître sporadiquement au cours de la décennie suivante.

Si l’on fait abstraction de son côté un peu suranné aujourd’hui Days Of Future Passed est une œuvre atypique, incomparable, et le point de départ d’un mouvement qui perdurera jusqu’à nos jours. La carrière des Moody Blues sera d’ailleurs à l’image de ce mouvement : tenace (le groupe existe toujours !) mais inégale en qualité.

mardi 13 mars 2012

GENESIS - DUKE (1980)



C’est avec le retentissant « Behind The Lines » que le désormais trio (depuis le décevant …AND THEN THERE WERE THREE) attaque cette nouvelle décennie des années quatre vingt. Ce morceau et son break inattendu synthétise ce que sera la couleur du « nouveau » Genesis : entre modernité et tradition, à l’image d’ailleurs de l’album tout entier. Le projet de ne faire qu’une grande suite de vingt sept minutes des titres « Behind the Lines »,« Duchess », « Guide Vocal », « Turn it on again », « Duke's Travel » et « Duke's End » est finalement abandonné. A l’aube d’une nouvelle décennie, où le rock progressif est malmené par le Punk et la New Wave, il y a fort à parier que ce type d’exercice aurait pu avoir un impact différent sur la destinée du groupe…DUKE permit en effet définitivement à GENESIS d’asseoir sa renommée outre Atlantique grâce notamment à ses « tubes » formatés radio que sont « Misunderstanding » et surtout « Turn It On Again », interprétés invariablement au cours de toutes les tournées du trio jusqu’au départ, puis au retour, de Phil Collins.


Chaque morceau est ici crédité par son auteur, alternant les couleurs au gré des inspirations, et si ce disque est profondément empreint d’une mélancolie suscitée par le (premier) divorce de Phil Collins (« Please Don’t Ask », « Alone Tonight »), il la suggère plus qu’il ne l’impose et à aucun moment nostalgie rime avec mièvrerie. Ces balades, plutôt sincères et authentiques, sont superbement servies par les claviers de Tony Banks. On peut simplement déplorer que Collins en ait fait par la suite son fond de commerce…Cette mélancolie laisse toutefois la part belle à des passages énergiques d’une rare efficacité (le très puissant et sous-estimé « Man Of Our Times », composé par le guitariste Mike Rutherford) et surtout le brillant enchaînement de « Duke’s Travel / Duke’s End » qui reste aujourd’hui un morceau d’anthologie et une véritable leçon de musique.

En conclusion, DUKE, sorti un an avant le premier album très réussi de Phil Collins, FACE VALUE, sur lequel apparaîtra une version toute en cuivres de "Behind the Lines", est l’album detransition de Genesis et, bien que très imprégné du « son » de son chanteur, il reste un album d’exception malheureusement desservi par une production brouillonne que seul le dernier remaster permet de corriger en mettant en valeur tous ses trésors cachés jusqu’alors.

samedi 10 mars 2012

KING CRIMSON - THRAK (1995)


Onze longues années après THREE OF A PERFECT PAIR qui clôturait la trilogie entamée par le splendide DISCIPLINE, en 1981,King Crimson, réconcilié avec Virgin, publie enfin son nouvel album. Nul n'est besoin de préciser que mis à part pour les fans aguerris qui n'espéraient même plus, cet opus aux titres et à la pochette étranges fait un peu figure d’OVNI dans le paysage musical d’alors. Pourtant quelques écoutes attentives de ce disque exigeant suffisent à prouver qu’il s’agit pourtant (encore) d’un authentique chef d’œuvre.

Robert Fripp, toujours accompagné d’Adrian Belew, s’adjoint ici les services de musiciens d’exception : Tony Levin, (bassiste de Peter Gabriel notamment) et Bill Bruford qu’il n’est plus utile de présenter. La formule atypique (deux batteries, basses et guitares) est d’une perfection imparable : la puissance, l’ampleur du son, la maîtrise technique et instrumentale sont tout bonnement stupéfiantes. Si une première approche peut décontenancer (« Dinosaur », « THRAK », «Sex Sleep Eat Drink Dream » « People » sont des morceaux difficiles d'accès, réclamant plusieurs écoutes attentives avant de se livrer) on retrouve entre ces expérimentations sonores, musicales etrythmiques, de véritables oasis de sérénité et de délicatesse (les somptueux« Inner Garden » I & II, « Walking On Air » et surtout l’immense « One Time » où l’on retrouve le touché incomparable d’Adrian Belew).


Ces espaces de quiétude ne sont pourtant qu’éphémères et se font souvent annonciateurs d’orages d’une implacable violence (« VROOOM » martelé par un Bruford au meilleur de sa forme) et d’une sublime noirceur (« B’Boom »). Les fans dubitatifs quant à ce retour sont rassurés : le Crim' a réussi à se réinventer sans jamais trahir son âme.

Par son audace, son inspiration sans faille, la variété et la complexité de ses compositions ainsi que par la qualité de sa production, THRAK s’impose comme le mariage impossible entre RED et DISCIPLINE et comme le magistral troisième volet d'une trilogie imaginaire. Une œuvre majeure, intemporelle et inclassable.

samedi 3 mars 2012

JETHRO TULL - Thick As a Brick (1972)


JETHRO TULL est un cas à part dans l’histoire de la musique contemporaine : le premier groupe à avoir pleinement réussi le mélange de genres aussi différents que le hard rock, le blues, le folk, le jazz et même le classique ! C’est aussi le premier groupe britannique de rock progressif à obtenir une reconnaissance massive outre Atlantique, supérieure d’ailleurs à celle qu’il reçoit dans son pays d’origine. Si leur précédent disque, le célèbre "Aqualung", fut même classé septième des ventes en 1971, "Thick As A Brick", leur quatrième album, atteindra directement la première place dès sa sortie en avril 1972. Une gageure quand on sait que ce disque est, dans la carrière du groupe, le plus influencé par la vague progressive sévissant alors et beaucoup plus difficile d’accès que ses aînés.

En effet, JETHRO TULL, mené par le charismatique Ian Anderson et sa légendaire flûte traversière rompt ici avec une tradition plus « directe » pour titiller les maîtres du genre que sont KING CRIMSON ou SOFT MACHINE ("Close To The Edge" de YES ne sortira que six mois plus tard), avec un album composé d’un seul titre, divisé en deux parties seulement. Ces deux pièces monumentales d’une vingtaine de minutes chacune sont résolument épiques et leurs textes écrits par le chanteur/compositeur traitent notamment de longues chevauchées et de sanglantes batailles médiévales, vues par une sorte de bouffon qui, bien que n’étant "pas très futé" (traduction littéraire de «thick as a brick»), observe le tout avec beaucoup de cynisme teinté d’un certain réalisme. On découvre que cette société féodale, telle qu’elle est dépeinte au travers des yeux de ce bouffon, n’est finalement pas si lointaine de la nôtre…


Malgré leur longueur, ces deux parties sont d’une grande richesse musicale, incroyablement distrayantes, drôles et variées. S’y enchaînent les interventions de Ian Anderson à la flûte, marque de fabrique du groupe, celles de la guitare ébouriffante de Martin Barre ou encore des parties orchestrales qui s’intègrent d’une manière surprenante dans l’ensemble. Le refrain initial réapparaît sporadiquement à plusieurs reprises, dans la plus pure tradition progressive, et les constructions "à tiroirs" de l’ensemble en font incontestablement l’un des ambassadeurs du genre. Représentant la couverture du journal local d’une bourgade anglaise et composée de plusieurs pages co-rédigées dans un esprit très Monty Pythons, la pochette du disque est à la fois surréaliste, bigarrée et totalement décalée.

Si l’ensemble peut paraître un peu suranné aujourd’hui, il faut reconnaître à cet album son extraordinaire originalité à l’époque et le fait qu’il réussissait l’exploit d’être à la fois long et complexe sans jamais devenir rébarbatif grâce, par exemple, à la richesse de ses mélodies et de ses arrangements. La production de Terry Ellis est à l'avenant et met parfaitement en valeur chacun des nombreux instruments présents sur le disque. "Thick As A Brick" est un album progressif culte, intemporel et incontournable.