samedi 14 avril 2012

GENESIS - ABACAB (1981)



Tout juste un an après le très classieux Duke, annonciateur d'un vrai virage musical dans la carrière du groupe, Genesis retourne à "The Farm", le studio dont ils sont désormais propriétaires, situé dans une ferme du Surrey.

Si Duke avait inauguré une nouvelle orientation musicale tout en ménageant les susceptibilités des premiers fans, Abacab enfonce littéralement le clou avec un album qui n’a décidément plus grand-chose à faire dans la catégorie "rock progressif". La suite « Dodo / Lurker », par exemple, n’en est plus qu’une pâle tentative de représentation.La production, confiée à Hugh Padgham (connu pour sa collaboration avec The Police, notamment), pose les jalons de ce que sera le groupe dans les années 80 : un son très « FM » allié à des titres formatés, accrocheurs, efficaces et surtout, considérablement raccourcis.


Les fans de la première heure déserteront, écœurés, les expérimentations musicales de cet album pourtant particulièrement créatif et sans doute le plus novateur de la carrière du groupe, d'ailleurs reconnu et salué en tant que tel par le maître Peter Gabriel en personne. Le succès commercial sera aussi au rendez-vous et ce nouveau disque ne fera qu’amplifier la renommée internationale de Genesis. Le succès surprise mais mérité, remporté par le premier album solo de Phil Collins, Face Value, renforce ici l’influence du chanteur dans le groupe (« Man On The Corner »). Ainsi, la section de cuivres d’Earth Wind & Fire se retrouve dans « No Reply At All » et l’improvisation générale prend le pas sur l’écriture traditionnelle telle qu’elle était pratiquée jusqu'alors. Le groupe se retrouve en studio et enregistre des heures durant, au gré des inspirations pour faire le tri ensuite dans ses sessions d'enregistrement. Les textes sont relégués au second plan et, pour la première fois, ne figurent même pas dans la pochette du disque. Ces expérimentations aboutissent à des compositions parfois très controversées (« Who Dunnit », honni, même des fans les plus « jusqu’au-boutistes ») tout en côtoyant le carrément génial comme « Me And Sarah Jane » à la rythmique syncopée, qui démontre, si besoin est, que Tony Banks demeure encore et toujours le gardien de la flamme.


Autant adoré que détesté, Abacab marque une étape majeure dans la carrière de Genesis et rien ne sera plus pareil après. Il faut néanmoins reconnaître à ce disque une volonté de faire table rase du passé, sans pour autant trahir le prestigieux héritage musical du groupe.


mercredi 11 avril 2012

RUSH - Power Windows (1985)



C’est avec Peter Collins à la barre que Rush s’attelle à la réalisation de cet album qui suit Grace Under Pressure et ses claviers prédominants. Inutile de tergiverser : c'est une nouvelle réussite et on sait d'emblée, dès l'ébouriffant « Big Money », (sorte de pamphlet contre la dictature de l’argent) que l'on a affaire à une nouvelle réussite du combo canadien. Le titre annonce d'ailleurs la couleur générale de ce disque beaucoup plus offensif que son prédécesseur mais aussi extrêmement cohérent, homogène et abouti.

Si la part belle est encore laissée aux claviers (il faut néanmoins replacer le disque dans son contexte) force est de constater que la symbiose entre les orchestrations (une section rythmique à couper le souffle) et les textes de Neil Peart est remarquable. C'est désormais une habitude chez Rush depuis Moving Pictures, leur plus grand succès commercial. Les grandes plages progressives ont été, on le sait, abandonnées depuis quelques années déjà au profit de compositions beaucoup plus concises et efficaces. Cependant, même si le titre le plus long (« Territories ») excède à peine six minutes, le traitement reste globalement toujours progressif dans l’âme, « Manhattan Project » ou « Emotion Detector » en étant sans doute les exemples les plus caractéristiques (passage atmosphérique, entrée progressive d’un riff imparable, breaks à fusion…).Des messages politiques engagés sont distillés ça et là (engagement anti nucléaire, ambiguïté du pouvoir des media, de l’argent, prédominance injuste des nations riches sur les autres…) servis par une maîtrise technique qui laisse pantois ceux qui découvrent le groupe. On regrettera seulement que les guitares d'Alex Lifeson soient un peu noyées dans une production aussi datée aujourd’hui qu’elle était coutumière et "branchée" à l’époque.

(oui, oui, ils ne sont que trois sur scène, vous comptez bien !)

« Mystic Rhythm » (devenu par la suite un des hymnes de concert) clôture somptueusement cet album tout en mettant un terme à la période « synthétique » du groupe.

En conclusion, ce qui fait la force de ce disque est son accessibilité, contrairement à certains autres (Hemispheres, par exemple). Complexe sans être démonstratif, mélodique sans jamais sombrer dans la facilité, Power Windows apparaît comme un concentré de savoir faire, entre tradition et modernité, et un incontournable de la période « années 80 » de Rush...avec Moving Pictures, évidemment.

dimanche 8 avril 2012

SOFT MACHINE - THIRD (1970)


Il semble y avoir une sorte de consensus autour de ce troisième album de Soft Machine et tout le monde, fans invétérés compris, s’accorde à penser qu’il s’agit là d’une sorte d’aboutissement. Si les deux premiers disques alternaient titres concis et improvisations très empreintes de jazz, Third pousse la recherche sonore à son paroxysme et les expériences musicales dans leurs derniers retranchements !

Alors que les précédentes livraisons du groupe ne dépassaient pas les quarante minutes, nous voici face à un véritable monument qui s’étire sur plus desoixante quinze, divisées en quatre morceaux de durée sensiblement égale. Il va sans dire que ces titres composaient chacune des faces d’un double vinyle, compilées aujourd’hui sur un seul CD. Soyons réaliste, la discographie de Soft Machine est exigeante pour certains, prétentieuse pour d’autres, et Third ne fait pas exception à la règle, surtout si on se contente d’une écoute distraite. Il faudra en effet patience et attention pour pénétrer dans cet univers particulier, à la fois hypnotique et transcendantal. Le premier titre, « Facelift », enregistré au cours des concerts des 4 et 11 janvier 1970 à Birmingham est peut être le plus difficile d’autant que les conditions d’enregistrement étaient manifestement précaires. Des cuivres très « crimsoniens » sont précédés par une longue suite d’élucubrations électroniques et autrestrucages sonores (bandes magnétiques passées à l’envers notamment) qui rebuteront les tympans même les plus aguerris ! Typiquement progressive, cette pièce aboutit néanmoins à un point culminant et une partie très mélodique au saxophone menée puis malmenée par la batterie de Robert Wyatt. La section rythmique devient littéralement volcanique sur la deuxième partie du titre finalement atténuée par un solo de flûte extravaguant. On pense alors beaucoup à « A Saucerful Of Secrets » de Pink Floyd, dont la construction est assez proche. Introduit par un solo de basse de Hugh Hopper du plus bel effet, « Slightly All The Time » renoue avec des influences purement jazz et paraît presque conventionnel après cela ! Le milieu du morceau est d’ailleurs rythmé par un Wyatt au meilleur de sa forme interprétant le plus impressionnant jeu de charleston de l’histoire du rock progressif. Il laisse d’ailleurs entrevoir une toute petite partie de son immense talent sur « Moon In June » (le seul titre chanté) composé et presque uniquement interprété par lui seul.


Ses compères ne jugeront pas utile de s’atteler à la tâche de ce morceau qui s’avère être pourtant un point culminant de l’album, beaucoup plus structuré dans son élaboration et dont l’interprétation est impeccable. Les limites du groupe apparaissent finalement sur « Out-Bloody-Rageous » qui tâtonne littéralement pendant presque cinq minutes avant de poursuivre avec une pièce plutôt banale, évoquant le Transit Authority de Chicago, et assez anachronique par rapport à la première partie du disque (et du titre !) pour s'achever sur une curieuse partie piano / cuivres. Le final est d’ailleurs assez conventionnel, convenu et inutile.


Lassé par ces expériences complexes, Wyatt quittera alors la planète Soft Machine qu’il laissera dépérir au profit d’expériences beaucoup plus passionnantes, au sein de Matching Mole, mais surtout en solo…

Third s’inscrit inévitablement dans la discothèque idéale de tout fan de prog’ qui se respecte. Cet album révolutionnaire, étape incontournable de l’épopée musicale des années soixante dix, demeure, il convient de le rappeler, aussi génial pour certains qu’il est indigeste pour d’autres…

mardi 3 avril 2012

ROBERT WYATT - Rock Bottom (1974)


Néà Bristol, en Angleterre, Robert Wyatt est l’un des fondateurs de Soft Machine avec Kevin Ayers, en plein cœur de la vague psychédélique qui vit aussi l’émergence d’autres formations telles que Gong ou Pink Floyd. Soft Machine pratiquait une musique énigmatique, peut être encore plus exigeante que celle de ses pairs, très empreinte de jazz et d’expérimentations sonores pointues. Quelques dissensions au sein du groupe provoquèrent le départ de Wyatt. Il quitta la « machine » en marche pour se consacrer à son nouveau groupe, Matching Mole, puis à sa carrière solo en gestation, fort de ses incontestables talents de percussionniste/batteur et pourvu d’une voix de ténor incomparable, à la fois frêle et touchante.

Rock Bottom est son deuxième album solo, il fait suite à The End Of An Ear, sorti trois ans auparavant, qui préfigurait certaines compositions « free jazz » minimalistes de Matching Mole. Véritable OVNI, cette œuvre connut, à la différence de beaucoup de ses contemporaines, une reconnaissance immédiate quasi unanime qui en fait, aujourd’hui encore, une des pierres angulaires de la musique moderne. Malgré la signification de son titre, (littéralement « toucher le fond »), Rock Bottom ne fut pas composé à la suite du terrible accident qui, l’année d’avant, cloua son créateur sur un fauteuil roulant, mais plusieurs mois auparavant, sur un petit orgue offert par sa future épouse, Alfreda Benge, l’illustratrice des pochettes de ses disques. Ces compositions, prévues à l’origine pour un nouvel album de Matching Mole, devinrent alors celles de Wyatt en solo. Son handicap l’obligea à se consacrer au chant et à affiner ses compositions, entouré d’une pléiade de musiciens prestigieux comme Mike Oldfield et de la fine fleur de l’école de Canterbury, Richard Sinclair de Caravan, en tête. La production sera, elle, confiée à Nick Mason de Pink Floyd.

Rock Bottom est un disque introspectif, riche de compositions très inspirées et survolé de bout en bout d’interventions instrumentales de très grande classe. Tour à tour émouvant (« Sea Song »), inquiétant (« Alifib »), ou faussement ingénu (« Little Red Robin Hood Hit The Road »), ce disque est un concentré de génie pur. On reste confondu face à une œuvre d’une telle portée, naviguant sans cesse entre des ambiances d’une noirceur implacable et presque morbides (les lugubres trompettes de « Little Red Riding Hood Hit The Road »), ou baignées d’une lumière extatique quasi céleste (le final aérien de « Sea Song » où s’entremêlent de sublimes arpèges d’orgues et de voix).


Même s’il a été écrit avant les huit mois d’hôpital qui suivirent l’accident, il évoque, telle une prémonition, toute la souffrance à venir et ce, malgré la légèreté des textes évoquant de paisibles vacances passées en Italie l’année d’avant. Cette douleur, omniprésente jusque dans les fréquents passages aériens, est littéralement personnifiée par la voix unique et plaintive de Wyatt qui hante le disque de bout en bout. Lancinante et fiévreuse, elle n’est pourtant jamais ostensible mais plutôt suggérée et ne fait à aucun moment basculer l’œuvre dans une espèce de complainte mièvre ou larmoyante. Elle la transporte au contraire dans une autre dimension où elle semble y flotter avec une douce indolence. A la fois hypnotique et envoûtant Rock Bottom obtiendra le Grand Prix de l’académie Charles Cros en 1974 et sera source d’inspiration pour bon nombre d’artistes par la suite (on pense beaucoup à Spirit Of Eden de Talk Talk, par exemple). C’est, aujourd’hui toujours, une œuvre magistrale, à la fois somptueuse et bouleversante.

dimanche 1 avril 2012

KATE BUSH : Hounds of Love (1985)



Lorsque Hounds Of Love paraît, en septembre 1985, il s’est passé presque trois ans depuis la sortie de l’expérimental The Dreaming qui, commercialement, marquait le pas après le succès retentissant des premiers albums.

La diva passa d’ailleurs la plupart du temps dans la grande ferme où elle habitait dans le sud de Londres à apporter toutes les améliorations possibles à son tout nouveau « home studio » de 48 pistes avant d’attaquer l’écriture de cette pierre angulaire dans sa carrière musicale. L’œuvre sera d’ailleurs en gestation pendant plus de dix huit mois. « C’est toujours difficile d’enregistrer un nouveau disque », dit-elle, « il faut créer suffisamment d’espace avec le précédent sinon, on a tendance à tomber dans la redite »…Or il n’était pas question de faire une redite de The Dreaming non seulement parce que cet album avait rebuté (à tort !) certains de ses fans les plus convaincus mais surtout parce que la belle n’est pas du genre à s’endormir sur ses lauriers : « la musique n’a de sens que si elle est le fruit d’un processus d’exploration ». C’est donc avec l’aide de son frère Paddy, de son petit ami Del Palmer et de feu Michael Kamen qu’elle entame alors « l’exploration » de ce qui deviendra son œuvre la plus belle, la plus profonde, la plus inspirée et la plus aboutie.

L’album est divisé en deux parties distinctes. La première, intitulée « Hounds Of Love » s’étendait sur la première face du vinyle de l’époque et la seconde, « The Ninth Wave », sur la deuxième. Kate Bush décida, comme pour s’en débarrasser, d’enchaîner les « tubes formatés » sur la face A…Mais quels tubes ! L’imparable « Running Up That Hill (A Deal With God) », « Hounds Of Love » ou encore le magique « Cloudbusting » pour n’en citer que trois.


Le premier fut sa plus grosse vente de 45t depuis « Wuthering Heights », la propulsant même dans le Top 30 américain. Ce ne fut pas sans mal : « cette chanson est l’exemple typique de ce que je ne voulait pas faire » dit-elle. En effet, le titre original devait être « A Deal With God » (un marché avec Dieu) mais l'Amérique puritaine, jugeant le titre blasphématoire, eut raison des convictions de la belle Anglaise.

La deuxième face de cet album, « The Ninth Wave », narre tout au long des sept titres qui la composent, l’histoire d’un homme dont la vie apparaît en flash devant ses yeux alors que, seul dans l’eau, il tente de ne pas se noyer car survivre jusqu'à cette neuvième vague est la voie vers le salut. Cette deuxième face est pourtant encore plus impressionnante que la première : envoûtante, habitée et sublime, elle touche d’abord le cœur (« Watching You Without Me ») avant d’atteindre l’âme (« Hello Earth »)…

Dire de Hounds Of Love que c’est un chef d’œuvre relève encore de l’euphémisme. Cet album est, de plus, un des rares des années 80 à s’écouter avec le même bonheur vingt ans après. Il illumine d’une lumière diaphane une voie que peu sauront suivre et toute une décennie musicale.